Henri Salvador, quatre ans après

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L’album d'Henri Salvador qui vient de paraitre Tant de temps présente onze chansons nouvelles. En tout 8 chansons inédites de 1999, une de 1991 et deux enregistrements de 1962 réarrangés : 4 ans après sa mort, l’album posthume d’Henri Salvador est aussi le disque des retrouvailles avec l’arrangeur, producteur et interprète Benjamin Biolay, douze après Chambre avec vue. Interview de la dernière compagne du chanteur, Catherine Salvador.

RFI Musique : La première surprise est de découvrir qu’il y avait autant de chansons inédites d’Henri Salvador.
Catherine Salvador : Pour moi aussi, ça l’a été. En fait, j’avais oublié ces chansons.

La plupart sont enregistrées en 1999. Avant Chambre avec vue, donc.
Malgré sa paresse légendaire, c'était un grand bosseur. Il jouait tout le temps de la musique avec les copains. Pendant l’été 1999, il a commencé à bricoler avec Francis Maggiulli. Ils ont maquetté ensemble quelques chansons et, d’ailleurs, les photos qui sont dans l’album datent de cette séance. L’ambiance était très sympa, détendue, et Henri était très heureux. Un peu plus tard, on a reçu la chanson Jardin d’hiver et Henri est parti sur ce nouveau projet. Il a mis de côté ces chansons-là et on a continué à avancer. J’avais totalement oublié qu’elles existaient. Quand il est décédé, Francis Maggiulli, comme un cadeau, m’a fait parvenir une copie de ces chansons. Jusque-là, quand on me demandait s’il y avait des inédits quelque part, je disais que non. Immédiatement après le départ d’Henri, mon état d’esprit n’était pas à faire un disque. Le temps passant, il a fallu que le directeur artistique Laurent Manganas me dise : "Tu ne peux pas laisser dormir ça" Or j’étais gênée par les arrangements posés sur les maquettes. Des arrangements trop larges, trop sirop. Ces dernières années, Henri était parti sur quelque chose de plus dépouillé. On ne pouvait donc pas publier ces chansons dans l’état. C’est alors que l’on a pensé à Benjamin. Il a accepté pour deux chansons, puis pour quatre, puis il était tellement bien en studio avec les musiciens que l’album s’est fait tout seul. Une fois qu’on avait dépouillé la structure des maquettes et gardé la voix d’Henri, Benjamin a pu s’éclater. Je crois qu’il a vraiment travaillé dans l’émotion et le plaisir.

Étiez-vous avec lui en studio ?
Les chansons avaient été validées par Henri, il les avait maquettées dans le bonheur, en avait écrit ou coécrit certaines… Pour en avoir parlé avec lui tout au long de notre vie commune, je savais ce qu’il voulait et surtout ce qu’il ne voulait pas. Connaissant le travail de Benjamin et la matière qu’on lui donnait, je ne voulais pas interférer. Si j’allais en studio, ils auraient tous été gênés. J’avais seulement le soir le compte-rendu des mises à plat qu’on m’envoyait par internet. Et Benjamin m’a fait le bonheur de rajouter Syracuse arrangé à la manière Ravel ou Debussy, avec des arrangements d’un style qu’adorait Henri. Benjamin savait que, pour Henri, Ravel était au sommet. Il a pris la voix originale de l’enregistrement d’Henri en 1962 et posé ces arrangements subtils et sophistiqués. J’ai été très émue en l’entendant : Benjamin ne m’avait rien dit. Il a fait la même chose avec la chanson Mon amour qu'Henri adorait et qu’il était incapable de chanter sur scène. La seule fois qu’il a essayé, de tout le temps que j’étais avec lui, il s’est mis à pleurer et il n’est pas allé jusqu’au bout.

Si j’avais été en studio avec lui, Benjamin n’aurait pas eu ces idées folles. Même si j’avais regard sur tout, mon absence lui permettait d’avoir une vraie liberté de création. Je reviens toujours à ce que disait Henri : il faut laisser les ailes aux artistes. Qui suis-je pour interférer dans le travail de Benjamin et d’Henri ?
Benjamin a tout sublimé. Il n’a surtout pas voulu toucher à la voix, même si tout était enregistré en une prise. Malgré tous les outils qui sont maintenant à sa disposition, il n’y a pas touché. Il est vrai que c’est une voix miraculeuse, à quatre-vingt-deux ans. J’espère maintenant qu’Henri est content et fier, qu’on n’a galvaudé ni son nom ni son œuvre.

Qui es-tu ?, chantée en duo avec Hubert Mounier, est aussi une chanson inconnue.
Je ne connaissais pas cette chanson mais Benjamin savait qu’elle existait, puisqu’il est ami avec Hubert Mounier. À l’époque de l’Affaire Louis‘ Trio, en 1991, Henri avait accepté ce duo qui n’était jamais sorti et dormait chez Universal. En revanche, c’est moi qui ai souhaité un duo avec Benjamin Biolay sur Ça leur passera. Il a un apport colossal sur cet album et je lui en suis très reconnaissante.

Henri Salvador Tant de temps (Polydor/Universal) 2012