Que reste-t-il de Louis Aragon ?

Louis Aragon
© J.R Roustan/Roger- Viollet

Louis Aragon, l’immense poète d’Est-ce ainsi que les hommes vivent et d’Il n’y a pas d’amour heureux est devenu un auteur de chansons à son corps défendant. Et sa postérité est peut-être plus celle de Brassens, Ferré et Ferrat que celle du chantre du Parti communiste. Il est mort le 24 décembre 82, il y a tout juste 30 ans.

 "Est-ce ainsi que les hommes vivent/Et leurs chagrins au loin les suivent", "Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent/Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps", "Il existe près des écluses/Un bas quartier de bohémiens/Dont la belle jeunesse s’use/À démêler le tien du mien", "Je chante pour passer le temps/Petit qu’il me reste de vivre"… En 1961, le 33 tours Les Chansons de Louis Aragon est un choc : dix titres mis en musique et interprétés par Léo Ferré font entrer un poète dans le panthéon de la chanson populaire. 

Versification savante, images saisissantes sur les massacres de 14-18 ou sur l’épopée de la Résistance, portraits d’une France disparue, révolte contre le sort fait aux hommes anonymes… Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, L’Affiche rouge, L’Étrangère, Je chante pour passer le temps, Tu n’en reviendras pas : les chansons de Ferré deviennent presque immédiatement des classiques, étudiées par quiconque se passionne pour la chanson et reprises par de nombreux artistes des cabarets encore nombreux.

 
À l’époque, Aragon est déjà une figure majeure de la littérature. Ancien agitateur au sein du mouvement surréaliste, romancier à succès, il est le plus grand écrivain membre du Parti communiste. L’homme ne déteste pas la chanson, bien au contraire. En 1964, il côtoie Jacques Chazot, Jean Sablon, Antoine Blondin, Arletty, Catherine Deneuve, ou Alice Sapritch à la première de Juliette Gréco à Bobino.
 
En décembre 1979, on le voit au Palace avec Karl Lagerfeld, Rudolf Noureev, Roland Barthes ou Yves Mourousi quand Serge Gainsbourg donne son premier concert reggae avec ses musiciens jamaïcains… Il n’use pas de 45 tours sur un Teppaz mais il est un poète engagé, directeur des Lettres françaises, hebdomadaire littéraire et culturel du Parti communiste. Il se doit donc d’être là où survient l’événement, y compris dans les salles de concerts.
 
A son corps défendant
 
Mais, contrairement à d’autres de ses confrères poètes qui, de Ronsard au XVIe siècle à ses contemporains Jacques Prévert ou Pierre Mac Orlan, ont tressé des vers afin d’en faire des chansons, Louis Aragon a été chanté à son corps défendant. Et même contre son gré. On l’oublie souvent, la première adaptation notable d’un de ses poèmes est due à un artiste insoupçonnable de la moindre faiblesse envers le marxisme, Georges Brassens.
 

Après avoir agoni d’injures le poète communiste dans des articles dans la presse anarchiste, le Sétois travaille dès 1949 ou 1950, semble-t-il, à l’adaptation d’Il n’y a pas d’amour heureux, qui sortira en 1953, alors que l’étoile de Brassens monte à la verticale dans le ciel de la chanson française.

 
Aussitôt, la critique et le public sont emportés par ces vers : "Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force/Ni sa faiblesse ni son cœur Et quand il croit/Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix". Message d’un pessimisme absolu quant à l’amour, ce poème a été corrigé avant de devenir une chanson : Brassens a coupé la dernière strophe, celle qui évoque l’amour de la patrie et qui apporte la seule explication de cette pétition d’amour désespéré : "Il n'y a pas d'amour qui ne soit à douleur/Il n'y a pas d'amour dont on ne soit meurtri/Il n'y a pas d'amour dont on ne soit flétri/Et pas plus que de toi l'amour de la patrie/Il n'y a pas d'amour qui ne vive de pleurs". Car ce poème est extrait de La Diane française, recueil composé sous l’Occupation. Réaction ambiguë d’Aragon : tous ses amis le félicitent pour cette chanson magnifique qui, à lui, paraît être un contresens… Des années plus tard, quand la Pléiade éditera les poèmes de Louis Aragon, le nom de Georges Brassens ne figurera pas parmi les artistes de la chanson cités dans la préface.
 
Jean Ferrat
 
Il est évident que le poète préfère Jean Ferrat. Celui-ci tire le diable par la queue quand, grâce à Aragon, son horizon s’éclaircit : en 1956, il met en musique Les Yeux d'Elsa ("Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire/J'ai vu tous les soleils y venir se mirer") et propose la chanson à André Claveau, le plus populaire des chanteurs de charme du moment. C’est le début d’une longue et prospère aventure du poète dans la chanson populaire. 
 

Si Ferrat a adapté Aragon cinq ans avant Ferré, il attend 1971 pour le retrouver. Mais c’est un coup de maître : Ferrat chante Aragon se vendra en quelques mois à un million d’exemplaires, chiffre au moins doublé depuis. Et il fait d’Aimer à perdre la raison un standard de la chanson française, avant de citer encore Aragon, en 1975, dans La Femme est l'avenir de l'homme, autre énorme succès populaire au texte exigeant ("Le poète a toujours raison/Qui voit plus haut que l'horizon/Et le futur est son royaume/Face à notre génération/Je déclare avec Aragon/La femme est l'avenir de l'homme").

 
Et son ultime album en studio sera encore un disque d’adaptations d’Aragon, en 1995. Fin 2002, Ferrat disait tout droit à rfimusique.com : "Ce qui est pour moi un sujet de satisfaction, c’est d’avoir mis dans la rue des chansons issues de la grande poésie française, en particulier Aragon. Et je l’ai fait à l’encontre de tout ce qu’on me disait et de tout ce qu’on entend encore chez les gens de radio, chez les gens de ce métier dégueulasse, de ces marchands de merde qui tiennent aujourd’hui les propos qu’on me tenait à cette époque : 'Oh c’est bien ce que vous faites, c’est beau, mais ça n’intéressera personne. C’est pour un petit cabaret de la rive gauche...' Et moi, j’ai prouvé le contraire."
 
Et Ferrat partage avec Ferré l’essentiel de la postérité chantée de Louis Aragon, même si ce ne sont pas ses adaptations qui sont le plus souvent reprises. Les mélodies de Ferré sont devenues des classiques absolus : Yves Montand, Pauline Julien, Monique Morelli, Marc Ogeret, Catherine Sauvage, Sapho ou Bernard Lavilliers enregistrent Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Barbara en 1964 ou Dominique A en 2006 chantent Tu n’en reviendras pas de Léo Ferré, Sanseverino enregistre L'Étrangère en 2004…
 
Quelques autres poèmes seront adaptés par d’autres, pourtant, comme Hélène Martin. Et il surviendra à La Rose et le Réséda, un des plus célèbres poèmes inspirés par la Résistance, une aventure singulière : en 1990, Marc Ogeret l’enregistre sur une musique de Patrice Peyrieras, cinq ans avant que le groupe La Tordue ne lui donne une nouvelle mélodie ; et, en 2003, Juliette Gréco enregistre l’histoire de "celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas" sur une nouvelle musique de Bernard Lavilliers, que le compositeur enregistrera à son tour en 2007. Une fois de plus, le poète de l’histoire et de la cause nationale… 

→ A écouter aussi l'émission de RFI : Vous m'en direz des nouvelles !  spéciale Louis Aragon (20/12/12)

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