Moriarty à la Philharmonie

Moriarty à la Philharmonie
Moriarty à la Philharmonie de Paris, 2015 © A.L. Lemancel

Samedi 24 et dimanche 25 janvier, la bande folk-blues Moriarty a investi la Philharmonie, pour présenter les chansons qui tisseront leur prochain album, Epitaph, à paraître le 30 mars prochain. Sur scène, le groupe a confirmé ses talents, son don pour les histoires, son goût pour le blues, et l’humour. Devant une foule compacte, ses membres ont donné corps à leurs nouvelles créations. L'occasion aussi de donner la parole à Vincent Anglade, programmateur "jazz et musiques actuelles" à la Philharmonie, la nouvelle salle parisienne inaugurée le 14 janvier dernier.

Altière, charisme lunaire, longue robe et rouge vif aux lèvres, elle foule les planches, illumine les secondes inaugurales plongées dans la pénombre, jette un charme, éveille l’auditoire. Stéphane, le guitariste, lui tient la main. Sur l’instrument de son complice, sur les premières cordes, premiers accords, elle pose sa voix, funambule, au timbre si particulier. Rosemary Standley initie une ballade intime, couleur bleue, où affleure le rythme, quelques claquements de doigts.  

Dès la deuxième chanson, toute la tribu Moriarty déboule : Arthur (guitare, harmonium), Thomas (harmonica, guimbarde), Vincent (basse, contrebasse) et Éric (percussions)… Très vite, le tempo s’enflamme, les mains frappent la mesure, Rosemary danse, le public se déhanche. L’un des tout premiers concerts programmés par la Philharmonie, présenté ici à la Philharmonie 2 (comprenez : l’ancienne Cité de la musique), promet de groover, d’embarquer la foule compacte sur des rivages folk-blues, une route et des sonorités inédites.

Un futur album en préparation

Après un concert-hommage à Bob Dylan dans cette même salle en 2012, préambule à leur disque de reprises, Fugitives (2013), le groupe livre ici une majorité des morceaux qui composeront leur futur album, Epitaph, à paraître le 30 mars. Sur les routes, au fil des concerts, ces titres furent déjà rôdés, soumis aux réactions, réarrangés.
 

Avant le show, Arthur confiait ainsi : "Comme nous disposons de notre propre label, nous ne sommes pas soumis aux impératifs chronologiques classiques. Parfois, nous prenons des chemins anarchiques, bouleversons les sens "logiques" de créations, tournées, etc. Un exemple : mécontents du disque enregistré cet été, nous avons tout refait ! Les fruits n’étaient pas mûrs, les chansons n’avaient pas ce bon goût d’abricot…".

 
Sur scène, ce soir-là, les créations de ce groupe "choral", de ce "small bang" comme le qualifie Arthur ("une bande de neutrons, de protons, qui se tournent autour, s’entrechoquent, et finissent par créer des mini-univers, des chansons", sourit-il) a parfaitement su conjuguer les sensibilités respectives de chacun ("autant de courants marins"), pour susciter la magie.
 
Les nouvelles chansons résonnent ainsi, matures, pleines d’étincelles, fortes d’une grande unité, avec des rythmiques boostées, énergiques, sûrement dynamisés par leurs rencontres avec d’autres artistes de la planète musique, tels la chamanique Réunionnaise Christine Salem, héroïne du maloya, ou encore les Suisses Mama Rosin, hérauts cajuns. Les titres se parent  aussi de nouvelles matières sonores : un harmonium, une guimbarde, une guitare électrique jouée à l’archet, un bobre (arc musical réunionnais), etc.
 
Boulgakov et les fantômes
 

Et puis, forgées "à vélo à Kyoto", en bus, dans "les grandes plaines d’Allemagne", dans des greniers oubliés, ou à Paris, tirées des grandes malles de leurs bric-à-brac, des recoins de leurs mémoires, leurs titres racontent d’étonnantes histoires, couleurs sépia : celle de Ginger Joe, homme déchu ; celle d’un fabricant d’alcool illicite au clair de lune (Moonshiner) ; celle d’un meurtre, etc.

 
Surtout, ce nouveau disque prend source dans une commande de France Culture : réaliser, pour l’émission Pop Fictions, une adaptation musicale du Maître et Marguerite, diffusé en avril. Six titres d’Epitaph s’inspirent ainsi du chef d’œuvre de Mikhaïl Boulgakov, du diable et de ses protagonistes.
 
Comme avec leur opus Missing Room (2011), les Moriarty dansent encore sur les limites entre la vie et la mort, convient dans leur ronde les fantômes, les esprits, inventent mille et une façons de se jouer de l’au-delà, en un grand feu de rythmes et de notes. Sur la scène, poétiquement scénographiée et mise en lumière par la peintre Nieves Salzmann, un miroir sans tain symbolise cette voie : "le passage, le trompe-l’œil, le reflet de nos vies, leurs coulisses, nos abysses", précise Arthur.

Ce soir-là, pourtant, la vie s’impose, dans toutes ses couleurs, et toutes ses audaces. En fin de concert, le guitariste Charles Carmignac, déserteur du groupe, s’invite pour une belle réunion de famille. Moriarty projette son clip, tourné en super 8. En fin de show, le public, ému, galvanisé applaudit à tout rompre. Une fois encore, le collectif s’est imposé comme de grands créateurs d’atmosphères : une troupe unique qui confirme ici sa signature.
 

Moriarty Epitaph (Air Rytmo) à paraître le 30 mars 2015.
Site officiel de Moriarty
Page facebook de Moriarty
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Trois questions à… Vincent Anglade, programmateur "jazz et musiques actuelles" à la Philharmonie.
 
Célébrer toutes les musiques, et les faire dialoguer, sans distinction ni hiérarchie : voici la mission de la Philharmonie. Un éclairage, côté "musiques actuelles", par Vincent Anglade, leur programmateur. 
 
Selon quels objectifs la Philharmonie, conçue en priorité pour accueillir des orchestres symphoniques, propose-t-elle également un programme riche en matière de musiques actuelles ?
La cohérence du projet va bien au-delà de la seule réception de la "grande" musique classique. Désireuse d’abolir les distinctions musiques savantes/musiques populaires, soucieuse de sa mission pédagogique cruciale, la Philharmonie souhaite que dialoguent en son sein, parfois le temps d’un même week-end thématique, sans notion de hiérarchie, diverses esthétiques (classique, contemporain, pop, rock, électro, musiques du monde, etc.) : un voyage pluriel, offert aux spectateurs. Ici, toutes les musiques, honorées à égalité, ont droit de cité !
 
Quels bénéfices les musiques actuelles pourront-elles retirer d’une telle infrastructure ?
Dans la Grande Salle de la Philharmonie, conçue par Jean Nouvel, il existe deux scènes : l’une, centrale, à vocation "acoustique", reçoit les orchestres ; l’autre, en fond, offre à toutes les musiques amplifiées, des conditions sonores optimales. Surtout, l’institution Philharmonie permet l’accueil de projets spéciaux, de créations, l’accompagnement d’artistes dans des aventures inédites, hors de leurs concerts habituels. Je citerais ainsi pour exemple, dans le cadre du week-end Bowie, Wiebo, le concert-performance de Philippe Decouflé, avec les chanteuses Sophie Hunger, Jehnny Beth (Savages), et Jeanne Added ; ou encore le spectacle Au Pays d’Alice d’Oxmo Puccino et Ibrahim Maalouf, avec un orchestre et la Maîtrise de Radio France.
 
Comment, donc, réalisez-vous votre programmation ?
Je discute le plus possible avec mes collègues du classique pour établir des passerelles pertinentes, et m’inscrire dans les thématiques. J’essaie aussi de balayer un spectre musical large, de la chanson au rock, du jazz à l’électro… Et surtout de sortir des sentiers battus !

À suivre : Au Pays d’Alice (Puccino-Maalouf), du 5 au 8 février ;Wiebo de Philippe Decouflé, du 3 au 8 mars ; Les Films Fantômes d’Albin de la Simone, du 4 au 6 mai. 
Site officiel de la Philharmonie de Paris