Le dernier tour de piste de Charles Aznavour

Le dernier tour de piste de Charles Aznavour
Charles Aznavour, Colmar août 2015 © B.Facchi

Toujours debout et d'un panache époustouflant pour un homme de 91 ans, Charles Aznavour a entamé le 7 août dernier sa nouvelle tournée d'adieu française en ouvrant la Foire aux vins d'Alsace de Colmar. Dans ce tour de chant aux allures de festin, il ne fait que planter des bouquets de titres prestigieux. Et c'est tout un panel de la chanson poétique et romantique qui nous revient en pleine face.

Entre les multitudes de cépages proposés à la dégustation, un spectacle d'effeuillage burlesque, des exposants bienveillants et une enfilade de tracteurs dernier cru, se niche un théâtre qui ne manque pas de cachet. Sa programmation artistique est ouverte à tous les vents (David Guetta, Iggy Pop, Robert Plant, Black M, Florent Pagny, Fauve, Florence Foresti s'y succèdent notamment cette année). 

Sur la grille de départ de cette décomplexée 68e édition de la Foire aux vins d'Alsace : Charles Aznavour. L'événement tendrait à devenir rarissime si le doyen de la chanson française n'était pas coutumier de la volte-face. Sauf qu'à partir d'un certain âge comptable, on est obligé de prendre l'annonce de cette énième tournée d'adieu au sérieux. L'occurrence n'a plus rien d'évident. D'où le passage presque obligatoire par certaines questions légitimes autour du poids des ans, de la forme physique, de la capacité vocale.
 
Il y a celles aussi qui concernent l'image, la réalité d'un certain pathétisme, le souvenir d'une tournée 2007-2008 claudicante. À quelques minutes de son entrée en scène, le mercure à Colmar dépasse toujours les trente degrés. Facteur qu'on ne peut juger favorable.
 
Le voilà en chair et en os devant 4500 spectateurs qui lui réservent un accueil vibrant. La chanson d'ouverture - au choix pas anodin (Les émigrants) - brise tout net ou presque cette masse d'interrogations. De cet homme à l'âge flottant et à la dégaine d'éternel saltimbanque, se dégage une sérieuse envie d'en découdre. Il sort la main de son pantalon gauche pour appuyer un mot, une image, un sentiment. Il a le geste du vouloir. Nul besoin de rodomontades, il suffit d'une intention intacte et tout est dit.
 
Ses grands succès

Aucune trace de chansons de son dernier album Encores, seulement deux du précédent (La vite est faite de hasard, Viens m'emporter), le reste n'est que convocation d'un patrimoine abondamment riche, célébration du chemin accompli. Il est ainsi difficile de ne pas reconnaître la valeur exacte de ces chansons dont les nuances, l'élégance et le taux de pénétration populaire ont contribué à forger la légende.
 
Les indestructibles La bohème et Hier encore déclenchent comme à chaque fois dans l'assistance sourires francs et larmichettes finales. Ce serait un sans-faute si les arrangements ronronnants ne souffraient pas parfois de fautes de goût (À Paris au mois d’août, Mourir d'aimer, La Mamma). La voix est suffisamment posée pour tenir la distance. Elle ne fait pas de miracle, elle ne faillit pas non plus.
 
Charles Aznavour privilégie le phrasé, jusqu'à désinvestir le chant quand bon il lui semble. Il passe par l'intonation théâtrale (Non je n'ai rien oublié, Comme ils disent) plutôt que la démonstration. Le piano-voix de Ma jeunesse le rend si proche, si vulnérable, si touchant. L'instant d'après, sur la rythmique enlevée de Mon ami, mon judas, on le retrouve batailleur et incisif. C'est un slalomeur déterminé qui descend à son rythme et qui engueule ses musiciens en prétextant de ne pas avoir entendu le début de la mélodie.
Il a souvent les yeux rivés sur l'un de ses trois prompteurs, mais ne s'en cache pas auprès de l'assistance. Accompagné des mélopées de sa choriste, le Franco-arménien puise dans ses dernières ressources pour aller chercher sur le fil, l'Ave Maria, l'un des tours de force de ce récital qu'on ne serait départager avec les culottés pas de danse concluant la chanson Les deux guitares.
 
Il faut aussi une énergie folle à Aznavour pour débiter les couplets couperets d'Emmenez-moi en toute fin de parcours. Il passe entre les mailles du filet. Il n'a fait que ça, finalement. Insolente preuve d'agilité et de savoir-faire d'un nonagénaire à l'appétit dévorant.
 

Site officiel de Charles Aznavour