Disparition de Guy Béart

Disparition de Guy Béart
Guy Beart à l'Olympia en janvier 2015. © E.Sadaka/RFI

L’Eau vive, Les Couleurs du temps, La Vérité : Guy Béart, qui vient de s’éteindre à l’âge de 85 ans, était un des derniers représentants de la chanson française classique éclose dans les années 50. Hommage.

Si les dictionnaires de rhétorique n’avaient pas défini depuis quelques siècles l’oxymoron, Guy Béart aurait pu être l’étalon de cette figure de style : humaniste misanthrope, imprécateur généreux, poète géomètre… Pour la commodité, les années 50 l’avaient classé comme un des "grands B", avec Georges Brassens et Jacques Brel. Comme eux, il avait régné sur une nouvelle manière de vouloir et d’écrire les chansons - avec une guitare, notamment -, comme eux, il mêlait des héritages anciens à une incontestable modernité. Comme eux il inventait des chansons que l’on était persuadé d’avoir toujours entendues. Mais, peu à peu, il s’écartait de la voie canonique, habitait les chemins de traverse.

Avec son sourire carnassier, sa manière singulière de mêler hargne et confession, il expliquait volontiers qu’il n’était pas né ailleurs que là, un peu à l’écart des destinées communes. D’ailleurs, le destin ne l’avait-il pas fait naître au Caire, de son vrai nom Guy Béhar, le 16 juillet 1930. "D’après la tradition familiale, nous avait-il raconté, quand Maman est entrée dans les affres de l’accouchement, ça a duré longtemps. Mon père et mon oncle sont partis se saouler la gueule quatre étages au-dessus -- on accouchait à domicile, à l'époque. Vers trois heures du matin, voilà que j'apparais bleu, sans vie. Heureusement, ils avaient laissé une bouteille et on m’a frotté de cognac. Et alors, au lieu de pleurer, j'ai psalmodié quelque chose - certainement quelque chose de divin". 
 
Le père de Guy Béhar est expert-comptable et travaille dans le vaste Empire français d’alors, puis dans ses parages - Grèce, Mexique, Liban… Mais, précise-t-il, "le dimanche, on chantait Viens Poupoule". Lorsqu’il revient en France en 1947, c’est pour intégrer l'École Nationale des Ponts et chaussées, une des plus sélectives écoles françaises d'ingénieur, tout en travaillant guitare, violon, mandoline et composition.

Chargé de famille à la mort de son père, quand il a vingt-deux ans, il travaille dans les bureaux d’études et les chantiers tout en écrivant ses premières chansons. Plus tard, il se vantera d’avoir été un ingénieur désastreux, à l’époque où, dans le secret de sa chambre, il met en musique les poètes (un de ces brouillons originels, l’adaptation de la noire et désespérée Complainte de Raymond Queneau, sera enregistré plus tard par Juliette Gréco).

 
En 1954, il commence à chanter dans les cabarets de la Rive Gauche -- la Colombe d’or, le Port du Salut --, où il est remarqué par le tout-puissant Jacques Canetti, des disques Philips, mais aussi Patachou (la "découvreuse" de Brassens) qui reprend Le Bal chez Temporel, puis Zizi Jeanmaire et Juliette Gréco. La plus grande dame de la chanson française de l’époque enregistre un 45-tours quatre-titres, avec notamment Chandernagor et Qu'on est bien, en 1957.
 
C’est le moment où Béart décolle : son premier succès marquant d’auteur et d’interprète avec Qu’on est bien, son premier 33-tours 25 cm avec Chandernagor, Le Quidam, Bal chez Temporel, Le Chapeau et des notes de pochette de Georges Brassens et Pierre Mac Orlan, son premier récital à l’Olympia…
 
C’est aussi l’année où la chanson L’Eau vive éclipse le film de François Villiers pour laquelle elle est écrite. Mélodie à la fois simple et très subtile, texte dont la poésie peut atteindre tous les publics : "Ma petite est comme l'eau, elle est comme l'eau vive/Elle court comme un ruisseau, que les enfants poursuivent/Courez, courez vite si vous le pouvez/Jamais, jamais vous ne la rattraperez/Lorsque chantent les pipeaux, lorsque danse l'eau vive/Elle mène les troupeaux, au pays des olives/Venez, venez, mes chevreaux, mes agnelets/Dans le laurier, le thym et le serpolet".
 
Pourtant, bientôt, la chanson dite "traditionnelle" (dont la forme, chez les "3B" comme chez Ferré ou Bécaud, n’a pas plus de dix ou quinze ans) souffre beaucoup avec le déferlement des yéyés. Après que Canetti a claqué la porte de Philips, Béart décide en 1963 de monter son propre label, l'Apam (Auto-production des artistes du micro, qui lance en France le mot et l’action de l’auto-production). Et il se lance dans un procès de quinze ans contre sa maison de disques pour récupérer les droits de ses chansons.
 
Sa gloire se déplace du disque à la télévision : de 1963 à 1970, il conçoit et présente Bienvenue, une émission dans laquelle il reçoit le ban et l’arrière-ban des arts de la culture, d’Aragon à Duke Ellington, d’Yves Montand aux Frères Jacques - et présente aussi régulièrement ses nouvelles chansons.
 

Bon connaisseur du patrimoine de la chanson française, il enregistre aussi, en 1966, un album d’airs traditionnels, dominé par Vive la rose. Et l’ingénieur depuis toujours ouvert aux questions spirituelles ne peut que s’intéresser à la conquête spatiale, avec un disque "jeune public", Guy Béart chante l'espace. Pour sa rentrée à la Comédie des Champs-Élysées, en 1967, il assemble les deux thèmes pour le spectacle Chansons d'avant-hier et d'après-demain.

 
Le Béart s’installe dans son âge "adulte" : il célèbre souvent, au disque comme à la télé, la chanson populaire ancienne, tout en méditant sur les fins dernières de l’homme et de ses civilisations. C’est le disque Futur-Fiction-Fantastique en 1977, le livre L’Espérance folle en 1987, l’album Il est temps en 1992 (pour son retour à la chanson après sa lutte victorieuse contre le cancer)… En colère contre le métier de la chanson et en perpétuelle délicatesse avec les maisons de disques, il sème son répertoire de visions sombres de l’époque (Le Grand Chambardement, La Vérité, Les Grands Principes) tout autant que d’une poésie hors des modes (Les Couleurs du temps). En 2010, il offre à son public un très bel album, Le meilleur des choses. Et le 15 janvier 2015, il clôt sa carrière avec un ultime concert à l'Olympia, à Paris.
 
Chérissant, exigeant, revendiquant l’humain, il avoue volontiers ne pas aimer tous les hommes. Ce qu’il clame sans cesse, c’est qu’il n’aime pas les ordinateurs, les systèmes, les puissances. Il se bat pour défendre le cœur, l'espérance, le droit d’être singulier et surtout cette radicale et singulière liberté qu'est la solitude. Cœur ardent et verbe virulent, aussi facilement bougon que souriant, il laisse beaucoup plus à la France qu’une poignée de chansons étudiées à l’école primaire : son répertoire de grands classiques est l’incarnation d’un des plus forts tempéraments de la chanson.