Michel Berger, vingt ans après, toujours le paradoxe

Michel Berger sur scène
Zénith de Paris le 11 avril 1986 © P.Kovarik / AFP

Disparu le 2 août 1992, Michel Berger fut un auteur-compositeur incroyablement couronné par le succès, et un des chanteurs préférés des Français. Mais ses chansons sont aujourd'hui étonnamment peu reprises.

Michel Berger n’est pas disparu alors qu’il avait atteint le sommet. Il avait toutes les armes pour monter encore. Au printemps 1992, l’album Double jeu avait réunit le couple le plus successfull de l’époque et on parlait avec insistance d’une tournée qui allait l’unir à France Gall. Des instants de légende s’annonçaient. Mais il y a eu l’été et un certain 2 août qui a clos l’épopée hors-norme d’un artiste comme l’histoire de la chanson française en compte peu.

N’aurait-il triomphé que par sa propre voix qu’il aurait peut-être laissé une trace moins singulière. Mais Michel Berger était deux géants à la fois. D’une part, il y a le chanteur au timbre si ductile, qui allie puissance et sentimentalité ; et d’autre part, il y a un compositeur, un auteur, un arrangeur, un producteur dont le palmarès a peu d’équivalent – des dizaines de millions de disques vendus et au moins une grosse vingtaine de chansons que chaque Français reconnait dès les premières notes…De son vivant, on avait parfois l’impression que ces deux images et ces deux fonctions – si l’on peut parler ainsi – se télescopaient. Vingt ans après sa mort, le paradoxe ne s’est pas résolu.

Le succès aidant, il est devenu difficile de se souvenir que Michel Berger a eu un passé avant France Gall. Elle le découvre en 1973 avec l’album Michel Berger. L’album n’a pas grand succès. Mais, après avoir été une chanteuse glorieuse au temps des yé-yé, elle a envie de mélodies accrocheuses et d’un son neuf. Ils se testent mutuellement pendant un moment, jusqu’à ce qu’il lui propose une ballade sentimentale, La Déclaration d’amour. Le succès et l’amour s’enchaînent comme dans un conte de fées.

 
Mais, pendant quelques années, le public ne veut pas de lui. Des chansons qu’il écrit pour sa compagne font d’énormes tubes (Musique, Si maman, si), plusieurs titres de la comédie musicale Starmania deviennent très vite de grands classiques, mais l’interprète Michel Berger reste dans l’ombre. En 1980, double coup de tonnerre : sur les ondes, on entend tous les jours France Gall dans Il jouait du piano debout et son mari dans La Groupie du pianiste. Désormais, il ne quittera plus les sommets que lorsque ses activités d’auteur-compositeur-producteur l’accapareront trop : il écrit pour Johnny Hallyday l’album Rock’n’roll attitude (avec son énorme tube Quelque chose de Tennessee), d’autres comédies musicales (Dreams in Stone aux États-Unis ou La Légende de Jimmy en France), des musiques de film et le phénoménal répertoire de France Gall – Tout pour la musique, Résiste, Diego libre dans sa tête, Débranche !, Hong Kong Star, Cézanne peint, Babacar, Ella elle l’a
 
Outre tout cela, il aligne une série étourdissante de succès personnels qui pourraient, à eux seuls, assurer une belle postérité : Mademoiselle Chang, Les Princes des villes, Chanter pour ceux sont loin, Y’a pas de honte, Paradis blanc
 

Comment ne pas admirer l’œuvre écrite par Michel Berger ? Le sens du hook qui ne vous lâchera plus dès la première écoute, le sens des quelques mots simples qui vont tourner ad libitum en parlant de l’amour ou de la musique… Il appartient à la génération fascinée par Phil Spector, non parce qu’il invente tel ou tel sens, mais parce que l’inventeur du wall of sound apporte une exigence nouvelle à la pop music : la cohérence absolue dans la construction de chaque chanson. Couleurs, textures, sentiments, tout doit fonctionner ensemble. Et surtout ne jamais se demander si les critiques et les arbitres vont aimer !

 
On peut trouver là une des raisons d’une bizarrerie unique pour un artiste au songbook aussi imparable : personne ne reprend les chansons de Michel Berger. Trop datées ? Que nenni. Il n’est qu’à voir la constance avec laquelle les radios continuent de diffuser ses plus grands tubes, de même que la production que lui doit France Gall. Mais il semble bien que l’on n’arrive pas à s’approprier, de l’extérieur, des chansons qui se révèlent être parfaitement verrouillées.
 
Car nul auteur-compositeur en France n’a réussi à créer une bulle aussi hermétique. Alors que l’on a chanté Georges Brassens de mille autres manières qu’avec une guitare, une contrebasse et une moustache, alors que Léo Ferré ou même Claude Nougaro sont appropriés dans tous les genres et tous les styles, il semble bien qu’on ne puisse aborder l’univers de Michel Berger avec la même liberté. Car il suffit de retirer un élément pour que la chanson perde sa logique et donc sa puissance et sa séduction. Et, puisqu’on ne peut changer la tonalité, le rythme ou la structure des chansons, pourquoi reprendrait-on Berger ? Car, à ce jeu-là, l’original sera toujours plus pertinent que toute copie, si bien intentionnée soit-elle. Et Michel Berger reste là-haut, intouché et inaltérable, en son Paradis blanc.

Pour aller plus loin : Une biographie d'Yves Bigot vient de paraitre Quelque chose en nous de Michel Berger (Editions Don Quichotte) 2012

A écouter La Bande Passante (1) et La Bande Pasante (2), émission présentée par A.Pilot (9/06/2012)