La plume de paon d’Emily Loizeau

La plume de paon d’Emily Loizeau
Emily Loizeau © Diane Sagnier

En seulement deux albums, elle était devenue notre Rickie Lee Jones à nous. Pour Mothers & Tygers, Emily Loizeau a posé sa voix et nous offre, en quinze chapitres folk, une allégorie fière, irisée et élégante comme la plume d’un paon, engagée de vie comme une peinture fauve. Son disque le plus introspectif sans doute, le plus généreux pourtant, mais surtout le plus poétique.

Elle est l’une des rares artistes à pouvoir se permettre d’écrire et de chanter à la fois en français et en anglais sans que son talent ne perde de sa superbe, car elle est issue d’une double culture. Si on avait eu l’occasion d’y goûter avec L’Autre Bout du Monde et Pays Sauvage, Mothers & Tygers enfonce le clou : "J’avais pour idée de faire un disque tout en anglais au départ, car plus je creuse plus je sens que mes racines musicales sont là. Mais pour l’instant, je crois que je ne peux me priver ni de l’un ni de l’autre. J’ai ma moitié francophone, et m’amputer d’une langue serait comme m’amputer de la moitié de moi-même."

Au-delà de la langue, il y a son enfance et la poésie de William Blake que sa grand-mère lui récitait, qu’elle connaissait comme "une musique inconsciente" et a redécouvert au moment de l’écriture de l’album. On la retrouve comme un "fil rouge" tout au long du disque, The Tyger en tête. De ce poème, elle a gardé un vers comme refrain de son Tyger à elle, l’orthographe racée du mot de Blake, et l’image de la bête : "Le tigre est cet animal qui avance vers la mort, qui sait que c’est son dernier combat, mais qui va la tête haute et avance aussi vers la vie, vers une autre étape."
 
Et puis quelque part, en transparence, se glisse dans ce titre-là un hommage pudique à Lhasa, qu’Emily ne connaissait pas personnellement mais dont le départ l’a, comme beaucoup, bouleversée. Le souvenir de la chanteuse sinue dans les arrangements, les chœurs, et ce fameux refrain "(A) Tyger, Tyger burning bright / In the forests of the night". "C’était une artiste que j’adorais, pure et brute, qui était là comme un repère, comme l’étoile du nord vous guide. Il y a eu quelque chose qui m’a fait penser à elle dans cette phrase : cette étoile qui brille et cet animal indomptable."
Des mères et des tigres 

Plus loin encore, on retrouve la figure du tigre tout au long du disque. "Ce disque parle beaucoup de filiation, de ce qu’on nous transmet, de ce qu’on va transmettre ou pas à nos enfants, volontairement ou malgré soi. Ca parle aussi du rapport existentiel à nos parents, nos grands-parents, à nous-mêmes, et particulièrement du lien mère-fille puisque c’est celui que je connais. Je le trouve fascinant, parce qu’en tant qu’adulte il contient un peu toutes nos névroses. Je pense qu’on est fondé là-dessus, sur ce lien à la fois absolu d’amour pur, mais aussi complètement hystérique. Je suis devenue maman, et d’un seul coup je me suis sentie au croisement de deux choses, ça m’a fait beaucoup réfléchir sur ce qu’est ce lien de départ, qui comporte une certaine folie. Et Tygers, c’est l’enfant justement, celui qui est encore dans cette phase très animale et pas lissée par l’éducation, qui refuse la cage et est féroce !" En filigrane s’entrelaceront ainsi la vie et la mort, la souffrance et l’espoir, l’importance de tenir tête.

Des contes et des vies sauvages

Tout du long, Mothers & Tygers se dévoile comme un point d’équilibre. Musicalement d’abord, car la légèreté et le groove de ses chansons folk adoucit la gravité de certains des thèmes abordés. Les morceaux ont originellement pris leur forme en batterie-voix, et les rythmiques en sont restées marquées. Ensuite viennent les mots choisis, au travers desquels Emily Loizeau confronte la beauté du monde à sa folie, comme l’on fait dans les contes.

Les souvenirs ressurgissent (Two enveloppes) ou s’enterrent (Garden of love), les rêves s’évaporent  (The Angel de Blake, interprété en duo avec David Ivar Herman Dune) ou côtoient la réalité jusqu’à s’y confondre dans A night along time ago, l’un des plus beaux morceaux de l’album. Mais en dépit des obstacles et des heures sombres, la sagesse fait sa place, qu’elle soit transmise par ceux qui nous précèdent (son grand-père dans No guilt no more) ou par la terre. Parce que mon rire a la couleur du vent, chante-t-elle.

 
Emilie Loizeau a choisi de clore son disque avec May the beauty make me walk, composée d’après une prière Navajo. "J’ai un truc avec les indiens d’Amérique depuis toute petite. Musicalement cette idée de transe, d’incantation, ce rapport de prière aux éléments est quelque chose qui me touche. Le message de cette prière est un peu ce que je cherche à dire à chaque fois que j’écris. Malgré toutes ces choses qui nous hantent, il faut être léger, il faut être debout, il faut être joyeux, il faut rire, exploser, et si l’on est plus capable de ça, il faut partir."
 
Emily Loizeau Mothers & Tygers (Polydor) 2012
En concert à Paris au Café de la Danse les 22 et 23 octobre 2012 et en tournée