Lo’Jo, machine à fabriquer les images musicales

Lo’Jo, machine à fabriquer les images musicales
Lo'Jo © Denis Daillleux

Contre les vents du formatage et les marées des modes, l’embarcation de Lo’Jo tient bon. Au sextant, sans pilote automatique, empruntant les mers de traverse, la bande de Denis Péan fête ses trente ans d’existence avec un album dont le titre, Cinema El Mundo, sonne comme une évidence pour ce groupe français spécialiste des ambiances sans frontières.

 

Ce pourrait être le comble de l’artiste : faire un disque et ne plus jamais l’écouter, une fois le contenu finalisé. Denis Péan, la voix et la plume de Lo’Jo, en a fait un principe. Cinema El Mundo, que son groupe vient de sortir, n’y dérogera pas, comme les douze albums qui l’ont précédé. “C’est pour les autres. Moi, je le connais : Je suis entré dans tous ces méandres, dans tous ses détails, j’ai décidé de la moindre virgule”, justifie-t-il.

 

Pas question cependant de minimiser ou déconsidérer le résultat de ces enregistrements, même pour cette formation nomade et mondialisante, à laquelle on accole souvent le terme "communautaire" pour évoquer la philosophie qui la guide. "C’est un bonheur de consigner ce qu’on a imaginé. Et puis il y a cette pérennité que le disque donne à une création. C’est fixé comme un fossile dans de l’ambre", confie celui qui privilégie pourtant une culture de l’instant.

 
Et s’il demeure fidèle à l’état d’esprit qui l’animait lorsqu’il a cofondé Lo’Jo en 1982, il reconnait que l’expérience acquise durant ces trois décennies a modifié leur façon de faire : "Plus de capacité à formuler nos idées, à les aiguiller plus directement. Et en même temps, il y a une naïveté, une spontanéité qui était propre à nos premières années et qui n’est plus là, qui n’existera plus jamais."

A quoi ressemblait donc la musique de Lo’Jo à ses tout débuts ? "De longues transes débridées. Il n’y avait aucun format de chanson. C’était beaucoup plus sauvage." De cette époque, il ne reste aucune trace, que des souvenirs. Vient ensuite une cassette, lorsque le groupe est embauché par une compagnie de théâtre de rue pour illustrer son spectacle de clowns et acrobates. Des improvisations, sans paroles. Un commencement d’organisation se ressent au moment du premier disque officiel, The International Courabou, tiré à seulement 1000 exemplaires et aujourd’hui introuvable.
 

La recherche d'un langage

 
La renommée de Lo’Jo a aussi beaucoup à voir avec ses textes et l’univers dans lequel ils se situent, une façon de lancer les mots et de les rattraper avec souplesse. "Ça devient une œuvre très pointue pour moi, à presque tellement polir la matière que parfois il ne reste presque plus rien. Une obsession d’épuration qui peut amener au néant", analyse Denis Péan, qui rappelle qu’il a "vu que le monde s’engouffrait dans les mots et que tout à coup la magie du monde pouvait se retrouver dans quelques lignes" en découvrant le poème de Guillaume Apollinaire intitulé Les Saltimbanques sur le mur de sa classe de CM2. "J’ai cherché mon langage pendant très longtemps. J’étais approximatif. Au moment de Fils de Zamal (qui a révélé Lo’Jo en 1993, NDR), c’était une sorte de jargon inventé, un genre de yaourt élaboré avec un peu de français, avec des anglicismes. J’ai affiné mon français après l’avoir créolisé."
 
Ces origines multiples, ces échanges permanents entre les langues sont à la base de La Marseillaise en créole, une des chansons de Cinema El Mundo, comme une contribution apportée au récent débat sur l’identité nationale : l’auteur s’y amuse des mots étrangers qui forment le français. Du vétéran britannique Robert Wyatt, figure du rock progressif qui ouvre le disque en lisant un texte, au Mauricien Menwar, en passant par l’un des membres du groupe touarègue Tinariwen, le monde entier a été convié, encore une fois, à la fête de Lo’Jo.
 
Parfois pour évoluer sans filet, comme sur African Dub Crossing The Fantoms of An Opera, qui a pris forme au dernier moment en studio. Une basse, une batterie : voilà ce qui existait. A chaque invité de se livrer sans préparation, en un seul passage. Et à l’ingé son-musicien Jean Lamoot, venu apporter son savoir faire (Salif Keita, Bashung…) pour se charger de la réalisation du disque, de savoir capturer cette spontanéité avant de structurer la matière. Avec lui, Denis Péan a eu "l’impression d’être compris sans même avoir besoin de [s’]expliquer" pour retrouver dans la musique la notion de profondeur de champ qu’il affectionne au cinéma. Un travail de strates, de couches, à travers lesquels il faut voir. Ce qui est apparent et ce qui est un peu secret mais existe néanmoins. "Comme un fin Rimmel qui souligne certains événements sans être flagrant."

Lo'jo Cinema El Mundo (World Village/Harmonia Mundi) 2012
En tournée à partir de septembre. En concert à Paris à la Maroquinerie les 25 et 26 octobre 2012