Cabrel chante Dylan

Cabrel chante Dylan

Depuis toujours, Francis Cabrel admire Bob Dylan et s’en inspire. Il sort en cette fin d’année, Vise le ciel ou Bob Dylan revisité, son treizième album studio. Hasard du calendrier, le disque marque ses trente-cinq ans de carrière. Revue de détail sur RFI Musique.

A ses débuts, Francis Cabrel confessait en interview qu’adolescent, l’anglais était la seule matière qui retenait son attention à l’école, car elle lui permettait de comprendre les chansons de son idole, Bob Dylan. Et ce dès la sortie de Like a Rolling Stone sur Highway 61 Revisited (1965). 

Alors, on n’est pas vraiment surpris de le voir nous livrer aujourd’hui, en guise de nouvel  album, onze titres de Bob Dylan, adaptés en français par ses bons soins et interprétés avec cet accent reconnaissable entre mille qui nous berce depuis tant d’années.

 
D’abord parce que ce n’est pas la première fois. Dans ses deux disques précédents, Les beaux dégâts et Des roses et des orties, Shelter from the Storm devenait déjà S’abriter de l’orage et She belongs to me, Elle m’appartient. Ensuite parce que, en laissant traîner ses oreilles, l’on découvre que lorsqu’il effectue ses balances afin de régler le son avant l’un de ses concerts, il n’est pas rare que Francis le fasse sur des chansons de Robert. Enfin, l’on se rend compte que des deux côtés de l’Atlantique, il est arrivé aux deux musiciens d’avoir à leurs côtés le même guitariste, en la personne de Freddy Koella.
 
L’album s’appelle Vise le ciel. On visait un peu le ciel, nous aussi, en espérant pouvoir le rencontrer, tout en sachant que le chanteur n’est pas friand de promotion dans les médias. On a fait chou blanc, alors on apprendra dans les lignes des happy few qui ont eu cette chance -et qu’on jalouse un peu, il faut bien l’avouer-, que c’est le manque d’inspiration qui l’a poussé à s’attaquer au répertoire de Dylan.
 
Dylan, Aufray, Cabrel.
 

Si on ne l’avait lu, on aurait eu du mal à s’imaginer qu’au soleil et au vent du Lot-et-Garonne, sa plume puisse s’assécher. Et on aurait eu raison. Car pour un temps de disette, le souffle poétique est bel et bien présent.

 
Adapter Dylan et le faire sonner en langue française relève, plus que du défi, du véritable casse-tête. D’autres s’y sont essayés. Hugues Aufray, avant lui, en a adapté les chansons par dizaines, s’attachant à reproduire les ambiances musicales quasi stricto sensu, traduisant ici littéralement, reprenant parfois jusqu’aux sonorités des mots, ou interprétant là largement, quitte à prendre quelques libertés (sur N’y pense plus tout est bien, sa version de Don’t think twice it’s alright, par exemple).
 
Dans les morceaux originaux, il y a une foule d’images à la seconde, et souvent plus d’une dizaine de couplets dans chaque titre. Alors Francis Cabrel, comme son prédécesseur, raccourcit, combine les couplets, ajuste pour mieux s’approprier. Contrairement à Aufray, il ne s’attache pas à reprendre en priorité les grands succès de Dylan, et laisse leur place aux titres plus confidentiels. A Dignity (Dignité), qui, enregistré à l’origine pour l’album Oh mercy (1989), n’y figura finalement pas, pour ne sortir que cinq ans plus tard sur une compilation. A Blind Willie Mc Tell,composé par Dylan en hommage au chanteur et guitariste de blues américain à l’époque d’Infidels, mais édité lui aussi plus tardivement, dans les premiers volumes de ses Bootleg series.
 
La rencontre de deux univers.
 
Sur les onze titres, on retrouve des tubes, bien sûr : le fameux All Along the Watchtower (En haut de la tour du guet) popularisé par Jimi Hendrix et repris par tant d’autres (Eric Clapton, Neil Young, U2, pour ne citer qu’eux), Quinn the Eskimo, dont Cabrel offre une version à l’atmosphère presque plus proche de celles de Manfred Mann et des Grateful Dead, Gotta serve somebody (Il faudra que tu serves quelqu’un), ou bien encore It’s all over now Baby Blue (Tout se finit là, Bébé Bleu), qu’on a en son temps presque plus entendu par Joan Baez que par Dylan lui-même.
 

Parmi sa sélection, deux titres seulement avaient déjà été revus par son prédécesseur : Just like a woman (Comme une femme) et Ballad of Hollis Brown (L’histoire d’Hollis Brown). Cabrel en livre sa lecture propre, comme il nous livre entre ses lignes son image de la femme, qui, si elle l’a probablement inspiré autant que son maître à écrire, n’a pas le même écho dans ses textes, ici comme ailleurs.

 
C’est sans doute cela qui le distingue le plus de Dylan, finalement, dans cette adaptation. Moins "revanchard", plus débonnaire, plus amoureux peut-être, au sens large : dans sa version de Just like a woman, la femme "règne".
 
Entendre du Bob Dylan en français aurait pu nous faire crier à l’hérésie, et certaines de ces adaptations sont sans doute plus réussies que d’autres.  Mais c’était sans compter sur la patte de l’un de nos faiseurs de vers préférés, qui, ne serait-ce que par son phrasé, a toujours mis un peu de cette Amérique-là dans ses chansons. Et, quand bien même il y remplace l’harmonica par de l’accordéon, il suffit d’écouter sa version d’I want you pour s’en convaincre tout à fait. A bien y réfléchir, qui d’autre aurait pu se permettre d’entonner un refrain qui dit "Je te veux/Tellement fort" en restant tout à fait crédible ?
 
Francis Cabrel Vise le ciel ou Bob Dylan revisité (Columbia) 2012