Juliette Gréco dialogue toujours avec Jacques Brel

Juliette Gréco dialogue toujours avec Jacques Brel
Juliette Gréco © JM Lubrano

Gréco chante Brel, le nouvel album de la légendaire chanteuse reprend douze titres de son ami disparu, dans des orchestrations savantes et virtuoses de Bruno Fontaine.

À quatre-vingt-six ans, Juliette Gréco continue son chemin de chanteuse, un chemin entamé sur une scène en juin 1949 avec trois chansons composées pour elle par l’immense Joseph Kosma. Voici la houle de sa voix, sa délectation devant le mot juste, son souci de la précision absolue dans l’expression – tout elle, donc – qui éclatent une fois de plus dans Gréco chante Brel, son nouvel album.

Avec ses emphases, ses fragilités, sa verdeur, ses murmures, la voix de Gréco résonne une fois de plus, et dans le double écrin des chansons de Jacques Brel et des arrangements de Bruno Fontaine. Il y a des tubes incontournables, et aussi quelques raretés comme Je suis un soir d’été.

Son compagnonnage avec Jean-Philippe Allard, producteur chez Universal, a déjà donné des albums forts et audacieux : Aimez-vous les uns les autres ou bien disparaissez en 2003, Le Temps d’une chanson en 2006, Je me souviens de tout en 2009, Ça se traverse et c’est beau en 2012… Ici, le concept est simple, et à peu près inédit pour elle… en France. Parce qu’en 1988, elle avait donné au Japon une série de récitals consacrés à l’ami Jacques, dont un CD avait porté témoignage au pays du Soleil levant, seuls quelques-titres paraissant ici dans le gros coffret de 21 CDs, L’Éternel féminin.

Rencontre en 1953

Depuis qu’elle l’a rencontré, il y a soixante ans, elle a souvent chanté Brel. La première fois, c’est Ça va (le Diable), chanson proposée par un débutant belge que lui envoie, fin 1953, le puissant directeur artistique des disques Philips, Jacques Canetti. Il lui a joué une poignée d’autres chansons, mais elle ne prend que celle-là, la plus difficile – "Les autres, gardez-les pour vous !", dit-elle. Puis il y aura On n’oublie rien, enregistré en février 1961, deux jours après que son auteur l’a lui-même gravé. Brel était venu lui offrir la chanson avec son nouveau pianiste et compositeur, Gérard Jouannest. Quelques années plus tard, il deviendra son pianiste puis, en 1987, son mari.

L’histoire de Brel et Gréco n’est donc pas seulement une histoire d’artistes, mais une histoire d’amitié, de fraternité, de fidélité. Quand, en 1977, Jacques Brel malade quitte les Marquises pour enregistrer son dernier disque, il est traqué par les paparazzis et c’est chez elle qu’il se réfugie pour répéter ses nouvelles chansons avec Gérard Jouannest et son arrangeur François Rauber. Et François Rauber, disparu en 2003, est aussi le maître que s’est choisi Bruno Fontaine…

Pianiste, compositeur de musiques de cinéma ou de théâtre, pianiste de Paolo Conte ou Mylène Farmer, de l’Ensemble orchestral de Paris ou d’Ute Lemper, Bruno Fontaine connait toutes les musiques du siècle, du jazz aux variétés, de l’opéra à Erik Satie. Et c’est presque un disque de famille que ce Gréco chante Brel : mille liens du cœur se tissent avec les choix et les préférences artistiques…

Des orchestrations originales

Mais Bruno Fontaine n’a pas voulu revenir sur les traces de François Rauber ou écrire des arrangements convenus. Il a choisi une vision exigeante de l’univers mélodique et harmonique de Jacques Brel, et qui souligne l’audace du théâtre vocal de Juliette Gréco. Aussi, aux premiers instants de l’album, entend-on des violons presque dissonants, puis une voix âpre et douce à la fois qui prononce ces mots que chacun connaît : "D’abord, d’abord, il y a l’aîné… " Ce n’est plus la noire valse très lente de la version originale de Ces gens-là et de toutes les réinterprétations qui ont suivi, mais une dramaturgie brechtienne et glaçante, que l’interprétation de la chanteuse ramène soudain à une humanité bouleversante dans les derniers couplets.

Les orchestrations sont toutes d’une splendeur qui, en quelque sorte, parait plus prolonger les chefs d’œuvres de François Rauber que s’en inspirer. Ne me quitte pas prend des allures d’Alban Berg, Bruxelles se colore d’un enjouement grinçant comme un tableau de James Ensor, Amsterdam est une sorte d’oratorio halluciné et Fils de un concerto humaniste et radieux, les cordes fonctionnent comme une consolation légère et douce dans Les Vieux… D’ailleurs, Juliette Gréco ose elle aussi ne pas rester campée dans les habitudes bréliennes. On prend ainsi comme un coup au cœur la correction de pronom personnel qu’elle ose à la fin des Vieux, lorsqu’elle chante : "La pendule au salon / Qui dit oui qui dit non / Et puis qui nous attend".

On est même surpris de nouvelles intentions. Ainsi, depuis une trentaine d’années, Juliette Gréco chante J’arrive sur scène et l’introduit en disant : "Voici un dialogue avec la mort". Après des lustres d’interprétations véhémentes, tragiques, douloureuses, le J’arrive de 2013 est d’une sérénité avouée, comme apaisée. Et ce sentiment donne quelques-unes des plus belles pages de cet album, comme avec le piano soliste de Gérard Jouannest qui l’accompagne dans la nostalgie assumée de J’aimais ou le violoncelle de Sonia Wieder-Atherton dans La Chanson des vieux amants qui clôt le disque.

Juliette Gréco Gréco chante Brel (Deutsche Grammophon/Universal) 2013
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