Jean-Louis Aubert chante Houellebecq

Jean-Louis Aubert chante Houellebecq
JL. Aubert et M. Houellebecq © Barbara - d

Un an après avoir découvert par hasard le dernier recueil de poésies de Michel Houellebecq, prix Goncourt 2010, l’ancien leader de Téléphone sort Les Parages du vide – seize chansons finalement assez libres par rapport à son modèle littéraire.

Au commencement, il y a un recueil de poèmes, Configuration du dernier rivage paru en 2013. Michel Houellebecq y médite sur la vie, la mort, l’amour, le temps – de la poésie, donc – en se coulant dans les formes réglées des grands classiques du Lagarde & Michard*.

Et puis il y a Jean-Louis Aubert, qui laisse toujours passer du temps entre ses aventures artistiques et qui, après les succès de l’album Roc éclair et de la tournée qui a suivi, découvre un jour par hasard le recueil de Houellebecq à la page du poème Isolement.

On imaginerait volontiers qu’il n’y a pas grand-chose de commun entre les deux artistes. L’un est un rocker plutôt Rolling Stones, l’autre un écrivain qui aime passionnément le Neil Young d’Harvest et la part McCartney des Beatles. L’un a toujours chanté l’amour, l’optimisme et la fraternité, l’autre contemple la décadence, la solitude et la dépression.

Pourtant, Aubert se met au travail, instinctivement. Il se met à la guitare et pose une musique sur Isolement : "Où est-ce que je suis ?/Qui êtes-vous ?/ Qu'est-ce que je fais ici ?/ Emmenez-moi partout". Puis il enchaîne sur d’autres poèmes. Il ne les corrige pas pour en faire des chansons, profitant de l’écriture rigoureuse et régulière des poèmes – beaucoup d’hexasyllabes et d’alexandrins, beaucoup de quatrains, des mots simples.

Une liberté d'interprétation

Il échange rapidement par mail avec l’écrivain, qui lui donne toute liberté de s’emparer de ses poèmes. Après tout, en 2000, lui-même n’avait-il pas tenté l’expérience du micro ? Avec l’album Présence humaine, réalisé par Bertrand Burgalat, et les concerts qui avaient suivi, Houellebecq avait été une des sensations rock de la saison, dans une sorte de vacarme prophétique et postmoderne à la fois.

C’était entre les romans Les Particules élémentaires (le début des gros chiffres de vente) et Plateforme (le début des polémiques déplaisantes) et jamais Houellebecq n’avait retrouvé l’occasion de s’installer de nouveau à l’exacte confluence du mainstream et de l’underground, de l’élégance célébrée par la critique et de la consommation paresseuse sur les ondes de la radio.

Ce qu’entreprend Jean-Louis Aubert n’est pas seulement une aubaine commerciale pour l’écrivain, c’est combler un vieux rêve et même un souhait dont il avait fait part de manière explicite à la sortie de Configuration du dernier rivage, recueil confié à la page imprimée par défaut d’une voix qui saurait chanter. Houellebecq voulait être chanté et ses poèmes n’ont pas à être violés ou reconstruits pour devenir des chansons.

Un disque rêveur et familier

Pour l’album Les Parages du vide, Aubert est allé au plus simple : sa couleur idiosyncrasique de mélodies, que l’on connait si bien depuis ses années Téléphone, et peu de fioritures formelles – seize chansons en trente-neuf minutes. Quelques arrangements pour cuivres ou cordes, des pianos délicatement réverbérés, des guitares acoustiques enregistrées de très près, des invités méticuleux (Vincent Segal au violoncelle, Ballaké Sissoko à la kora) et une réalisation qui laisse l’impression de chansons enregistrées avec la porte ouverte sur la ville et sans souci de perfection. Cela fait un disque à la fois rêveur et familier, maîtrisé et complexe, "barré" et rassurant.

La science de Jean-Louis Aubert est de savoir donner des couleurs solaires à des textes dont l’atmosphère est souvent crépusculaire, et des humeurs souriantes à de grandes mélancolies. Ainsi, quand Houellebecq écrit dans Voilà, ce sera toi : "Au fond j’ai toujours su / Que j’atteindrai l’amour / Et que cela serait / Un peu avant ma mort", la chanson d’Aubert trouve quelque chose de radieux – et d’inattendu. L’infinie nostalgie de l’écrivain pour l’innocence des corps amoureux se transforme en célébration presque élégiaque sur le disque.

On peut même comparer les deux chansons titrées La Possibilité d’une île : celle que Carla Bruni enregistre en 2008 à partir du poème paru dans le roman éponyme, et celle que Jean-Louis Aubert vient de sortir. Chez la première, une voix et une mélodie infiniment douces, avec une émotion très pudique et très intérieure. Puis, chez le second, une sorte de célébration presque élégiaque des hauts et des bas de l’amour, avec une sorte de halètement à la Art Mengo… avant que la mélodie ne se suspende, rêveuse.

C’est en se faisant aussi peu littéraire que possible que Jean-Louis Aubert parvient à faire jaillir une autre vérité des poèmes de Michel Houellebecq. Et malgré la complicité affichée par les deux artistes, il faut bien admettre que le talent du chanteur est de n’avoir pas manifesté une fidélité spirituelle résolue à son auteur et d’avoir pioché chez lui des couleurs, des climats et des sentiments qui appartenaient déjà à son propre univers. Un peu comme Georges Brassens adaptait Louis Aragon ou Alphonse de Lamartine sans se soucier de l’exactitude "lagarde-et-michardesque" de son interprétation. On y a gagné de belles chansons.

Jean-Louis Aubert Les Parages du vide (Parlophone)2014
En concert à partir d'octobre 2014.
A écouter : La Bande Passante rencontre Jean-Louis Aubert (06/05/2014)
Site officiel de Jean-Louis Aubert
Page Facebook de Jean-Louis Aubert

*Célèbre manuel scolaire français regroupant des biographies et des textes choisis d'auteurs français en 6 volumes.