L’album lumineux de Miossec

L’album lumineux de Miossec
Miossec © C. Acker

Avec Ici-bas, Ici même, Miossec sort un 9e album lumineux, terrestre, charnel, empreint de douceur. Hors de ses habituels univers pop-rock, ce très beau disque, écrit et composé pour l'essentiel par le Brestois, arrangé par Albin de la Simone, collectionne des textes sensibles, lucides sur l’amour, la mort et la vie : des mots justes, pesés, qui voguent sur une musique minimaliste, tissée de cordes et de marimba. Une fois encore, Miossec nous offre un époustouflant voyage. Rencontre.

RFI Musique : Vous fêtez, avec ce disque, vos vingt ans de carrière. Quelles évolutions ces deux décennies signent-elles ?
Christophe Miossec : Pour moi, elles ne pèsent guère. J’ai commencé sur le tard, gamin, à 30 ans, avec cette impression d’être déjà trop vieux. Et pourtant, j’ai eu cette chance inestimable : celle de durer. Sur toi, le public a droit de vie ou de mort. Quand il se lasse, que tu n’es plus rentable pour ton label, tu dégages ! Dur ! Je constate avec émotion être toujours là… Peut-être parce que je n’ai jamais vraiment créé LE tube, cette chanson qui te bouffe, prend le pas sur tes complexités, tes nuances – un cauchemar ! Moi, je suis dilué, non résumable à un refrain. Je suis différentes chansons, selon les personnes et les époques.

Chaque disque raconte un instant de votre vie, une étape du parcours ?
Bien sûr ! Il y a des mots, des titres qui aujourd’hui ne fonctionnent plus. Par exemple, Regarde un peu la France : les musiciens la tenaient ! Sans eux, je suis incapable de la chanter. Pour certaines chansons, le corps refuse net : il cale. Comme s’il remettait les pieds dans une situation déjà (trop) vécue. L’acte n’est jamais "gratuit" : une chanson correspond à un moment donné, elle flotte un peu dans l’air du temps, vouée à une disparition certaine.

A l’inverse des poèmes, vos chansons prennent corps et sens avec la musique ?
Oui, je n’ai aucune recherche du texte imprimé, figé. La chanson s’évade du papier. J’ai cette vision du mot dans l’espace, de ce "déjà ailleurs", de l’émotion qu’elle procure.

Comment avez-vous créé cet album Ici-bas, ici même ? A-t-il nécessité une longue maturation ?

Mon avant-dernier disque, Chansons ordinaires, répondait à un fantasme d’adolescent : avoir un groupe de rock, fulgurant. Je souhaitais avec ce dernier, l’exact reflet ce que j’écoute vraiment, mes sons de cœur. J’ai donc gambergé pour savoir comment faire sonner tous mes univers. J’ai plus soigné l’écriture, j’ai raturé, j’ai rempli des corbeilles à papier d’une multitude de chansons bazardées… En gros, j’ai travaillé plus qu’à l’accoutumée, pour éviter la tentation du radotage, après neuf albums. Il faut sortir de ces automatismes et (se laisser) surprendre !

Sur ce disque, vous parlez d’amour, l’un de vos thèmes de prédilection, mais aussi de la mort (Nos morts, Des touristes…), de la vie qui défile (On vient à peine de commencer). Une nouvelle préoccupation métaphysique ?
De tout temps, l’amour constitue la base de la chanson populaire, l’acte fondateur de toute création. Quant à la mort… Une préoccupation de quinquagénaire peut-être. Je voulais surtout sortir du rôle du gars devant son micro, qui raconte ses petites histoires. Je désirais toucher des émotions plus universelles. J’ai tellement auparavant, utilisé le "je", que j’ai ici, tenté de le proscrire. Ce "cahier des charges" m’a emmené vers des sentiers inédits : à la fin, tu es content d’arriver à exprimer ce que tu trimballes, ce qui te trotte dans la tête. Pour autant, il n’y a aucune dimension spirituelle, ou cosmique : je crois cet album enraciné, terrien, terrestre.

Vous avez enregistré ce disque, en un éclair, chez vous, dans votre maison, face à la presqu’île de Crozon, dans le Finistère. On y sent la lumière, les embruns, la mer…
C’est un pays d’éclaircies, dont la luminosité se reflète, je crois, sur les pistes. J’ai eu envie d’espaces, que les instruments respirent, envie de laisser vivre… Et puis, chez moi, j’étais en possession du terrain, beaucoup plus sûr. Lorsque je me téléporte en studio, ailleurs, j’en perds mon latin, mes gamins et mes affaires. Là, j’étais plus tranquille, ma voix plus posée…

Vous aviez deux acolytes pour donner des couleurs, de l’ampleur à vos créations : l’arrangeur et pianiste Albin de la Simone, et l’ingénieur du son, Jean-Baptiste Brunhes…
Mon ingénieur du son en concert, le même qu’Albin de la Simone, nous tannait pour qu’on travaille ensemble. Albin ne connaissait pas mes disques, ni moi, les siens. C’était super de partir vierges l’un de l’autre, avec ce pays inconnu à découvrir, sans goûts communs. Nous avions plein d’éléments à partager, à discuter, mais aussi nos lots d’a priori : il se méfiait comme de la peste de mon côté rock ; je redoutais son aspect trop poli. Cette méfiance mutuelle a donné ce juste milieu. Et c’est finalement Albin qui, parfois, a durci le ton. Je souhaitais que Jean-Baptiste Brunhes soit présent, dès le début pour capter les premiers instants de musique brute, les premiers dialogues, les premières fulgurances…

Vous continuez à avoir le cœur à vif, les tripes à l’air ? Avec autant de sincérité, ne faites-vous pas un métier dangereux ?
Les journalistes m’ont toujours catalogué comme "un écorché vif". Aujourd’hui, le mot d’ordre semble être "apaisé". En fait, je n’ai jamais eu cette sensation d’être à vif. D’avoir les cordes sensibles, c’est louable. D’avoir les tripes à l’air, c’est chiant, pesant… Je me mets en danger, bien sûr. A chaque disque. C’est ce qui m’excite : cette impression de toujours frôler la catastrophe imminente, cette peur panique de se ramasser la tronche, de ne plus être écouté, de radoter. Le fil est ténu avant de se retrouver totalement à côté de la plaque… Un art en équilibre, pour réussir à toujours provoquer, avec sa profonde sincérité et sa personnalité, d’heureuses résonnances.

Miossec Ici-Bas Ici même (Pias) 2014
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