Cyril Mokaiesh, urgence amoureuse

Cyril Mokaiesh, urgence amoureuse
Mokaiesh © D. Gau

Avec son prometteur et exalté premier album solo Du rouge et des passions, Mokaiesh avait connu un succès d'estime. Le revoilà, moins dans la posture du poing levé pour L'amour qui s'invente, mais toujours aussi fougueux et batailleur. Ce chanteur de 29 ans dont l'écriture a l'éclat d'un pur-sang est plus que recommandable.

Malgré l'heure déjà bien avancée de la matinée, une impression de le cueillir au saut du lit. Il lui faut sa dose de café. Chez lui, c'est la disette. Donc, direction le troquet du coin. Pas besoin de round d'observation. Dès la première question, il sort de sa torpeur. Des réponses vives et déterminées. Cyril Mokaiesh a déjà eu plusieurs vies.

D'abord comme joueur de tennis de haut niveau. A 18 ans, il devient- en l'absence de Tsonga - champion de France juniors. Le circuit professionnel ATP lui tend les bras. Revirement de situation. Il plaque tout. "J'étais à l'écoute de ce que j'allais devenir, de ce qui m'aliénait ou m'épanouissait. Je sentais qu'il y avait quelque chose en moi qui avait besoin de s'exprimer et qui s'éteignait un peu sur le court".

Son nouveau moteur sonne alors comme une révélation : l'écriture. Et comme des mélodies lui viennent aussi en tête, il fonce tête baissée. Naissance du groupe Mokaiesh et dans la foulée, d'un premier album en 2008 qui passe inaperçu. Le cousinage avec Noir Désir crève les oreilles. "On s'est vachement pris ça en retour. Je n'en ai pas souffert, mais inconsciemment, j'ai voulu m'écarter du combo rock classique".

Rencontre déterminante

Cyril Mokaiesh a besoin de se recentrer sur lui-même. Retour à la case départ et aux doutes. Sa fugue ne sera pas totalement solitaire puisqu'il fait la rencontre déterminante de Philippe Uminski (Johnny Hallyday, Calogero, La Grande Sophie...). Celui-ci arrange les maquettes guitare-voix du jeune aventureux. Et le moins qu'on puisse dire, c'est que Du rouge et des passions ne manque pas d'attraits avec ses orchestrations tourbillonnantes et épiques, ses mots percutants et exaltés ainsi que ses hymnes générationnels.

Sauf que l'opus, qui ne s'écoule qu'à 12.000 exemplaires, ne bénéficie pas des retombées de l'engouement d'une partie de la presse ni de la nomination de Cyril Mokaiesh au prix Constantin. "Le disque a eu des débuts bien pêchus puis il s'est tassé sur la fin. Des dates de concert ont été annulées. Comme je ne m'attendais à rien de particulier, la pilule est bien passée. J'étais content de tourner la page parce qu'on me parlait plus de politique que de musique". La faute à Communiste, chanson au refrain imparable, mais à double tranchant. Un tube sans conteste, boudé par un grand nombre de radios frileuses. "Il y avait ma manière de chanter, le propos et le mot communiste qui clignotait comme une alerte rouge. Ce morceau a fait beaucoup parler sans être beaucoup entendu".

Départ pour Buenos Aires

Trois années ont passé depuis les fulgurances Du rouge et des passions. Entre-temps, à court d'inspiration, las de la frénésie parisienne et sous emprise la poésie latine (Borges, Neruda, Machado), Cyril Mokaiesh est parti à Buenos Aires pour "retaper son humeur, son palet de douceurs".

Trois mois d'échappée belle avec comme seul compagnon de route une guitare achetée sur place. Là-bas, il passe par toutes les émotions. Écoute en boucle Allain Leprest. Oscille entre découverte, contemplation et retranchement. Bonne pioche. Sa plume retrouve de la pugnacité.

"Je me suis rendu compte que l'album allait prendre une tournure différente, que je n'allais pas parler des mêmes choses. J'avais envie d'être plus introspectif, de parler d'amour et de révolte dans l'amour". Après l'engagement, les sentiments. Ne pas compter sur cet écorché vif pour délivrer des bluettes sans aspérités. À nouveau, des arrangements étoffés, un lexique profus où émotion et urgence trouvent un terrain d'entente équitable. Ce sont des états d'âme personnels à portée universelle.

Mokaiesh place son chant fougueux au milieu de ce champ de bataille amoureux. Pas de la place pour de la demi-mesure dans L'amour qui s'invente, réalisé par le hollandais Roy Ouvehand dans une ancienne église. "C'est mon côté tourmenté qui m'amène à écrire des chansons. Donc au moment de les interpréter, je ne vais pas gommer la combativité qu'il y a en moi".

Dans ce disque, une multitude de zooms éclatés : introduction à la rythmique implacable (Change), tumultes nocturnes (La nuit), portrait touchant d'un homme désœuvré (Toi), l'engagement du mariage (La demande), rupture terrassante (T'étais belle), bien-être euphorique (Besame), saine révolte (Ô Jeunesse). Jusqu'à l'apaisé et apaisant final (Le cèdre du Liban), difficile de reprendre sa respiration tant la flamme des chansons semble soufflée par un avis de tempête.

Mais puisque parait-il l'amour donne des ailes, Cyril Mokaiesh a tous les atouts pour prendre son envol et agrandir la taille de son fan-club.
Mokaiesh L'amour qui s'invente (Mercury) 2014
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