Marc Nammour de La Canaille, de l'indignation à la poésie

Marc Nammour de La Canaille, de l'indignation à la poésie
Marc Nammour de La Canaille © DR

Alors que le troisième album de La Canaille, La Nausée, vient tout juste de sortir, rencontre avec Marc Nammour, son haut-parleur, pour comprendre comment ont poussé les racines de son indignation et de sa poésie sociale.

Il nous donne rendez-vous à deux pas de chez lui, à la terrasse d’un café ensoleillé. C’est là, à Montreuil que Marc Nammour s’est installé il y a 13 ans, lorsqu’il a décidé de vivre en région parisienne pour faire de la musique, son métier. Là, où s’est enraciné La Canaille, le groupe qu’il a fondé en 2003, avec trois compères musiciens, Jérôme Voisin (basse), Valentin Durupe (guitare), et Alexis Bossard (batterie) à la lisière du hip hop, du rock et de l’électro. Une ville-monde, ouvrière et solidaire où l’identité n’est jamais nationale, mais toujours plurielle. "Une ville qui me correspond bien", ajoute-t-il en reprenant un café.

Plasturgie
 
Né au Liban, dans une famille de la classe moyenne – mère professeure de chimie, père dans le commerce-, il atterrit en France à l’âge de neuf ans, poussé à l’exode par la guerre. Il découvre son nouveau pays dans une cité ouvrière de Saint-Claude, une petite ville du Jura, à l’est du pays, "un blockhaus taillé dans la montagne", où la mixité sociale n’existe pas : le quotidien de toutes les familles est réglé sur le rythme des usines de plasturgie de la région.
 
"Je suis arrivé en 1986, c’était déjà le début du déclin. Mon sentiment de colère est né là, à Saint-Claude, quand j’ai compris qu’en centre-ville, on nous regardait comme des sauvageons, que nos cages à poules n’étaient pas entretenues et qu’on était à la périphérie de tout".
 

Heureusement, au début des années 90, le rap fait irruption dans la cité : et là, c’est l’uppercut. "Pour moi, c’était démocratique comme prise de parole. Ce qui m’a plu, c’est ce côté décomplexé, je n’avais pas fait de solfège, ni de conservatoire. Mais moi aussi j’avais le droit de dire", se souvient-il.

 
Et en même temps qu’il commence à écrire, il s’intéresse à cette France ouvrière, en marge de la société française, paupérisée, déclassée et toujours plus nombreuse. "J’ai eu envie de fédérer les prolos, du prof à la caissière, de l’animateur en CDD à tous les autres, ceux qui n’ont que leur force de travail. Pas de rentrer dans un délire communautaire, plutôt d’unir tous ceux qui sont dans le même bateau", ajoute-t-il.
 
Dans ses textes, peu de références à ses origines libanaises, mais plutôt une poésie sociale, fédératrice, tendance anar et militante, dans laquelle se reconnaissent aussi bien les punks, les antifascistes, les fans de chanson à texte, de rock et de hip hop conscient.
 
Chroniques
 
"Une journaliste m’a fait un super compliment pour le deuxième album, elle m’a dit que j’étais un genre de Ken Loach du rap. Je dois dire que la formule m’a plu", rigole-t-il. Comme le réalisateur britannique, ses yeux d’auteur se posent sur les petites gens, ceux que la société regarde trop peu.
 
Dans La Nausée, le troisième album de La Canaille, Marc Nammour dresse une galerie de portraits : un petit vieux accroché à la vie, un couple en décrépitude, la solitude des migrants coincés aux portes de l’Europe ou encore celle d’Omar, un voisin rongé par ses délires.
 
Ce sont des chroniques de la misère ordinaire, intimes, écrites à la première personne, en prose et qui s’adressent à tous. "J’aime quand quelque chose d’anodin devient universel. Du macro au micro", précise Marc Nammour, qui a décidément, à l’écrit comme à l’oral, le sens de la formule.
 
Et des textes trempés dans cet engagement, dans cette hargne, le rap français actuel en compte peu : on pense à La Rumeur, Rocé ou Casey. D’ailleurs, quand il l’a entendu pour la première fois, lors du tremplin Chorus des Hauts des Seine, en 2006, le guitariste Serge Teyssot-Gay (ex-Noir Désir) ne s’y est pas trompé.
 
En 2010, après un concert à la Boule Noire pour le deuxième album de La Canaille, Une goutte de miel dans un litre de plomb, il lui propose de collaborer. Quatre ans après, le rappeur n’en revient toujours pas. "Il m’a appris à explorer de nouveaux horizons", salue Marc Nammour.
 
Ensemble, ils ont carte blanche pour mettre en musique Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire. "Pour moi, c’était un cri d’émancipation, un texte très fort. Mais Serge a posé une condition : on s’interdit de répéter. J’avais fait mon découpage avant le spectacle et on est parti en transe sur scène. A la fin du concert, il y a eu un silence total de quelques secondes, puis une ovation. Le public a été littéralement pris à la gorge par la force du texte".
 
Le projet tourne toujours en scène nationale cet automne. L’été dernier, avec Zone Libre Extended, Marc Nammour a mis en musique des poèmes irakiens, syriens, palestiniens et libanais sur la scène du festival d’Avignon. "Ça fait deux ans que je fais plein d’autres projets que La Canaille. Jouer avec les mots dans ce type de performance permet de se situer à un autre endroit que le rap". Le point commun ? "Proposer une alternative artistique à l’industrie du divertissement, prendre des risques. Être ici et maintenant tout le temps, debout. C’est ce que j’attends d’un artiste et du monde en général".
 
La Canaille La Nausée (La Canaille (P)/L'Autre Distribution)
Page Facebook de La Canaille

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A écouter : la session live de La Canaille dans La Bande Passante (22/09/2014)
                     rencontre avec Marc Nammour dans En Sol Majeur (01/11/2014)

En concert le 13 novembre au Café de la Danse à Paris