Et si l'on revenait à la création ?

Et si l'on revenait à la création ?
La Bande à Renaud © B.d'Alessandri

Prétendre que les albums-hommage ont la cote actuellement serait un euphémisme. Noël approchant à grands pas, les maisons de disques dégainent leurs projets à la vitesse de l'éclair. Comme c'est rarement une réussite artistique et que parfois même nos oreilles saignent, cette tendance incite plus qu'à la réserve. À quand la nouveauté ?

Les temps sont durs. Ce n'est pas un scoop. Presque un banal constat ressassé depuis plus d'une décennie. Cernée par la crise et dépassée par les événements, l'industrie du disque n'en finit pas d'être en proie au doute. Elle tire la langue. Elle courbe l'échine. C'est un combat de titans qu'elle mène sans relâche pour perdurer et ne pas sombrer dans l'entière déconfiture.

Les majors s'entendent au moins sur une chose : l'absence de perspectives dans un univers où les repères sont brouillés par Internet et les nouvelles formes de consommation, légales ou non. Elles fourbissent tant bien que mal leurs armes pour tenter de gagner une bataille perdue d'avance. Aucune solution à moins d'user de roublardise.
 
Après l'album de duos particulièrement en vogue ces dernières années, voilà désormais les disques-hommage qui pullulent. Et plus besoin d'attendre que la faucheuse soit passée par là pour s'y atteler. Aujourd'hui, on revisite le répertoire des vivants jusqu'à plus soif. Impulsé par Génération Goldman en 2012 et ses chiffres de vente insolents (1,2 million d'exemplaires écoulés pour les deux volets), le paradigme s'est développé à outrance.
 
Convoquer le souvenir
 
Il se taille la part du lion au sein d'un marché claudicant. Quitte à reléguer la nouveauté au second plan. Le goût du pari, la prise de risque, le shoot d'adrénaline ne font plus battre le cœur des maisons de disques. Entendre par là : la création est loin d'être une valeur en hausse. Ce qui prime avant tout, c'est le triomphe commercial. Et cela souvent au détriment d'une réussite artistique. Il faut dire que l'époque carbure à la nostalgie. Convoquer le souvenir et les madeleines de sa jeunesse semble être le dada du public. Donc pour installer majoritairement leurs produits sous les sapins, les décideurs ne cessent de multiplier actuellement les pains à la saveur aléatoire.
 
Pratiquement dans la foulée d'un premier volume au succès immédiat, La Bande à Renaud 2 pointe à nouveau son nez avec une distribution en partie renouvelée. Seulement le procédé reste quasi identique : un mélange de générations, des artistes sérieusement installés, d'autres issus de radio-crochets à grande audience, la plupart signés dans le même label. Quelques fulgurances viennent ici se substituer à certains plantages en bonne et due forme.
 
S'extirpent ainsi idéalement de la bouche amère et désinvolte de Benjamin Biolay les paroles couperets de Miss Magie. Le détachement d'Arthur H (Mon H.L.M.), la profondeur élégante de Bernard Lavilliers (Mort les enfants) et le rock bastringue de l'inimitable Arno (Ma gonzesse) consolent de la présence aussi incohérente que pénible de l'ex-candidate de The Voice, Louane Emera (La mère à Titi), ou de l'enchaînement douloureux Vincent Lindon-Emmanuelle Seigner (Morgane de toi-Marche à l'ombre). Difficile aussi de s'enthousiasmer sur la relecture insipide de Manhattan-Kaboul, livrée sans âme par Thomas Dutronc et Nikki Yanofsky.
 
Fiasco complet pour Aznavour sa jeunesse
 
Le pompon du sublime ratage est décroché haut la main par le disque Aznavour sa jeunesse. À la vision du casting aux relents FM de cette célébration du Grand Charles, on ne s'évanouissait déjà pas d'excitation. À la première écoute, notre moue s'est transformée en masque général. Un fiasco complet sans possible échappatoire.
 
Seulement réussit-on à sauver de ce naufrage le décidément talentueux Oxmo Puccino (Ay ! Mourir pour toi) et la classieuse Camelia Jordana (Parce que). Pour le reste, c'est à hurler aux loups avec des arrangements particulièrement "junkfood" et une interprétation désincarnée. Les protagonistes se contentent paresseusement de faire la brasse dans une mare de miel jusqu'à claquer d'un diabète carabiné. Parce que l'overdose de sucre s'étend jusqu'à des rajouts de chœurs sirupeux à souhait.
 
Kenji Girac donne des hauts le cœur avec sa version gypsy de La bohème, Matt Houston massacre For me, Formidable, John Mamman patauge en pleine forme molle sur Yerushalaim. Euthanasie auditive, enfin, grâce à Vitaa qui interprète Emmenez-moi avec une intention proche du degré zéro. On pourrait s'en foutre royalement, mais savoir que Charles Aznavour a lui-même cautionné et validé le projet nous laisse sacrément circonspects.
 
Une réussite, l’hommage à Nina Simone
 
Sans tomber aussi bas dans la médiocrité, Zaz ne saisit pas la pleine essence de Paris en s'emparant de chansons cultes dédiées à la capitale. Une voix gouailleuse et les services du légendaire Quincy Jones ne suffisent pas à captiver. Le disque, assez rectiligne dans sa construction jazzy, souffre d'un manque criant de nuances.
 
Tout le contraire de l'hommage rendu à Nina Simone qui brille par sa belle intensité. Divers motifs d'enchantement apparaissent. Déjà, le casting d'Autour de Nina tient la route. Ensuite, celui-ci s'insinue avec brio dans les fascinants arcanes de la prêtresse noire. Entre une Lianne La Havas souveraine (Baltimore), un Gregory Porter frissonnant (Black is the color), une Sophie Hunger ensorcelante (I Putt a spell on you) ou une Melody Gardot audacieuse (Four women), la pertinence et l'émotion sont au rendez-vous. Quant à Camille, aussi bien émouvante (Lilac wine) que jongleuse (I was just a stupid dog them), elle se montre une nouvelle fois ébouriffante.
 
De quoi nous réconcilier provisoirement avec un système économique qui est loin d'avoir dit son dernier mot puisqu’un album-hommage à Jacques Dutronc est dans les clous. Même parait-il que Bob Dylan a cédé à la tentation de reprendre Frank Sinatra. Tout est chaos...

Compilation La Bande à Renaud 2 (Mercury / Universal Music) 2014
Site officiel de La Bande à Renaud

Compilation Aznavour sa jeunesse (Barclay / Universal Music) 2014
Zaz Paris (Play On / Warner Music) 2014
Site officiel de Zaz

Compilation Autour de Nina (Verve / Universal Music) 2014
Site officiel du projet Autour de Nina