Ravageuse Robi

Ravageuse Robi
Robi © F. Loriou

On était déjà tombé, il y a deux ans, raide dingue de Robi dont l'univers sombre et sans concessions faisait des petits miracles sur scène comme sur disque. Cet état énamouré se prolonge avec La cavale, deuxième album au minimalisme obsédant et qui n'a certainement pas fini de nous contaminer.

De Robi, chanteuse au regard pénétrant et qu'on déclare d'intelligence supérieure, on avait encore solidement ancré dans nos synapses un puissant morceau attrape-cœur (On ne meurt plus d'amour) et un duo de haute volée avec Dominique A (Ma route). Deux pépites figurant sur un premier opus qui, au milieu de la multiple production hexagonale, sortait largement du lot.

Sans affoler les compteurs, L'hiver et la joie avait gambadé en radio, connu un succès d'estime et terminé sa course par un couronnement classieux, en l'occurrence le prix Moustaki. Belle entrée en matière pour un effort initial dont l'une des particularités n'était pas de se vautrer dans la séduction facile. "Ce n'est pas une musique destinée à faire soulever les masses ni à faire l'unanimité. Je soulève des problématiques très intimes et c'est un questionnement, parfois assez dérangeant, dans lequel tous ne se retrouvent pas".
 
Mais Robi n'a pas dit son dernier mot. Là voilà qui réveille le frisson de la découverte, s'interdit de lever le pied, de relâcher une once de son précieux trouble. Elle gagne même en profondeur, troquant la basse – omniprésente sur le disque d'avant via les velléités de Jeff Hallam – pour des claviers et des machines manipulées avec un semblable engagement physique. "L'ossature même de ces chansons, ce sont les tourneries rythmiques, la superposition des claviers, les ruptures et la voix. C'est à la fois un choix conscient et une nécessité de travailler en autonomie".
 
Maintenir le flou donne de sacrées libertés comme de malaxer et de triturer des sons aux contours sinueux sans jamais tomber dans la totale froideur. Regard aussi bienveillant qu'expert et à l'effet déjà probant sur l'excellent disque de Maissiat, Katel est venue apporter un autre prisme aux morceaux. "Elle a donné du relief, un peu de vallonnement à ce regard unique qui était le mien, le tout avec une élégance extraordinaire et un raffinement humain. Avec sa façon de polir, adoucir ou d'approfondir en dentelle, Katel a su rendre à ces titres, le petit lustrage qu'ils leur manquaient peut-être".
 
Post-punk ? Electro ? Trip-hop ? Dubstep ? Insaisissable Robi qu'on ne saurait enfermer dans une case. Peut-être que la réponse se trouve finalement dans l'obsédant Devenir fou et cette phrase significative : "Je suis qui tu veux bien". C'est une femme complexe, dépourvue de certitudes, habitée par ses propres contrastes et obsédée par le décharnement du sens.
 
Dans ses turbulences existentielles, l'écriture lui tient lieu d'issue de secours. "La vie, c'est une fuite en avant, un voyage sans destination. Je suis hantée par le temps qui passe, notre incapacité à le tenir entre nos mains, à le distendre et cette sensation perpétuelle de fuite en avant".
 
Doit-on courir jusqu'à perdre haleine ou laisser venir ? Foncer tête baissée ou appuyer sur la pédale de frein ? Qu'est-ce qu'on recherche alors qu'au bout du compte, il ne restera rien ? Autant d'interrogations mises ici en abîme. "Je ne peux pas vivre sans ces questions-là. J'adorerais pourtant arriver à toucher une forme de sérénité". Comme épitaphe sur sa tombe, elle veut : "Tout ça pour ça". La messe est dite.
 
Plus en avant sur cet opus, le timbre à l'intensité incantatoire est profond et limpide. Il souligne avec gravité des textes à la poésie noire, va jusqu'à explorer des territoires jusque-là insoupçonnés par l'intéressée et devient presque menaçant en toute fin de parcours (La cavale). "Je me suis surprise vocalement à aller beaucoup plus loin que je ne pensais être capable. Mais il fallait que je donne une chance à ces mots de sonner et d'exister".
Couplets expéditifs, refrains s'appuyant sur la répétition scandée du même mot, oxymores tranchants ("Tu laisses le pire au hasard du meilleur"), éthylisme tribal (Nuit de fête), synthés syncopés (Par ta bouche) mesurent sa sismographie émotionnelle. Dénuée de tout opportunisme, jamais démonstrative, cette Cavale se révèle sombre, âpre, magnétique et ravageuse. Elle a surtout tout pour prolonger notre idylle avec Robi. L'éternité devant nous.

Robi La cavale (Les disques de joie/At Home) 2014
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