Jean Ferrat et ses drôles de camarades

Jean Ferrat et ses drôles de camarades
Jean Ferrat, 1980 © AFP

C'était un artiste légendaire, profond, humaniste, engagé, admirateur d'Aragon. Mais qu'est-ce que Jean Ferrat, disparu il y a tout juste cinq ans à l'âge de 79 ans, aurait pensé de la totalité du casting et des versions de ces Airs de liberté ? Un album hommage où quelques fulgurances cohabitent aux côtés de sacrés ratés. Une bonne occasion tout de même, de réécouter quelques titres emblématiques.

Le visage, illuminé par une moustache rieuse, était pétri de ténacité autant que d'incommensurable tendresse. Projection d'une humanité riche et brûlante. Jean Ferrat avait le don de la justesse et de la discrétion, la finesse du verbe et du rythme, l'ardente poésie du sentiment anarchiste. Son œuvre touchait à l'essentiel

Ce ne sont pas seulement des chansons précises et vibrantes, ce sont des actes de foi, de résistance, des denrées impérissables, des odes à la fraternité et au partage. Avec une exigence de liberté sans concessions, Ferrat a incarné tout au long de sa vie une certaine idée du patrimoine, de l'espoir, de la révolte et de la justice sociale. Un artiste incroyablement populaire, antistar par excellence, souvent confronté à la censure médiatique.
 

Post-mortem, le constat reste curieusement identique : une programmation famélique, voire quasi inexistante, en radio. Pourquoi Ferrat ne jouit-il pas du même prestige que les grandes figures de sa génération (Brel, Brassens, Ferré...) ? Peut-être à cause de cette forme de marginalité dans laquelle il s'était retranché. Il n'était pas homme à se laisser dicter choix ou conduite.

 
Ce compagnon de route du Parti communiste français – sans jamais en avoir été membre – a quitté la scène en 1972, rompant peu à peu avec le métier et organisant sa vie à sa guise dans son Ardèche d'adoption. Malgré son retrait, il continuait à fasciner un public fidèle. Pour preuve, sa compilation sortie en 2009 avait été certifiée Disque de platine.
 
D'abord réticent au projet parce qu'il refusait toute exploitation de la mort de Ferrat, Gérard Meys, producteur historique du chanteur, a longuement mûri sa réflexion. Il a finalement cédé devant la détermination bienveillante de Marc Lavoine, à l'initiative de cet album hommage et qu'on retrouve aussi sur deux titres (Camarade et La matinée en duo avec la soprano Patricia Petibon). Autant le dire de suite : il y a quelques raisons ici d'enrager, mais aussi de s'emballer !
 
Le prix du massacre en bonne et due forme est décerné à l'unanimité à Dionysos, totalement à côté de la plaque avec une version atrocement martelée d'Aimer à perdre à la raison. Et comme il s'agit du premier single envoyé sur les ondes, on a connu meilleure rampe de lancement pour un disque.
 
Au rayon des choses fâcheuses, difficile de faire abstraction d'une Natasha St Pier vocalement trop maniérée (Nous dormirons ensemble) et d'un Grégoire très scolaire (Tu aurais pu vivre). Cali gravit, lui, sans souffle La montagne et Sanseverino ne peut s'empêcher de s'enfermer dans ses propres codes (Je ne suis qu'un cri).
 
Nul doute, par contre, qu'Hubert-Félix Thiéfaine aurait enchanté Ferrat avec son interprétation impériale du déchirant et glaçant Nuit et brouillard. Sur fond d'une boucle électro entêtante, Julien Doré offre une relecture majestueuse de La femme est l'avenir de l'homme. Poing levé en compagnie de Zebda pour un En groupe, en ligue, en procession percutant. L'émotion est aussi palpable grâce à Patrick Bruel (Ma môme) et Raphaël (J'arrive où je suis étranger), qui optent tous deux pour une belle sobriété.
 
Inexplicable, enfin, l'absence d'Isabelle Aubret, amie fidèle et inlassable porte-voix de celui qu'elle appelait affectueusement "Tonton". Plus que quiconque, elle avait sa place au sein ce "tribute".

Compilation Des airs de liberté (Hommage à Jean Ferrat)(Disques Meys/Columbia/Sony Music) 2015

A écouter : l'entretien avec Gérard Meys,éditeur, producteur, et ami de Jean Ferrat dans Vous m'en direz des nouvelles (04/03/2015).