Dominique A, géographie de l’imaginaire

Dominique A, géographie de l’imaginaire
Dominique A © R. Dumas

Avec Eléor, Dominique A sort un dixième album, aux accents lyriques et nomades : un objet de quiétude, de lumière(s) et de sérénité, qui navigue, sur des cordes et des mots choisis, des arrangements et une poésie de dentelle, entre lieux fantasmés, effluves du passé, et amours colorées. Rencontre avec l’artisan d’un disque précieux.

RFI Musique : Où se situe l’origine d’un nouveau disque ?
Dominique A :
Au préalable, il me faut une situation de liberté d’esprit, dégagée de l’album précédent et de son imaginaire. Souvent, je trouve mes idées en mouvement : quand je marche, quand je voyage… L’impulsion vient d’une idée de "son". Ainsi, pour Eléor, j’avais l’envie d’un jeu en trio soutenu, par des envolées de cordes, d’un format court, pop, d’un disque ramassé, qui ne déborde pas comme son prédécesseur, touffu. Je voulais qu’il respire. Cette couleur détermine l’esprit ; les chansons viennent ensuite.

D’où naît justement cette idée de "son" ?
Elle vient de frustrations liées à une tournée. Avec un groupe, on se réjouit d’abord du son de l’équipe, de l’univers créé. Puis vient la lassitude, l’envie d’entendre d’autres mondes. Ainsi, Vers Les Lueurs (2012, ndlr) possédait des parties instrumentales ambitieuses, un tourbillon d’instruments à vent, des riffs de guitare noisy, des frictions sonores. Je voulais Eléor plus aéré. Je souhaitais surtout jouer de la guitare, sans me cantonner à la rythmique. Naquirent, de mes doigts, des sons clairs, en arpèges. Les cordes lyriques, ici, soutiennent le trio, donnent de l’ampleur, gonflent les voiles. Au sujet de ce disque, écrit dans l’urgence pour anticiper la naissance de mon enfant, revisité après l’arrivée de la tornade, on me parle de quiétude, de lumière… Je crois que c’est ça.

Dans la chanson-titre, vous incitez l’auditeur à vous rejoindre à Eléor. Quel est ce lieu ?

Il s’agit d’Elleore, une micro-île, au large du Danemark, l’une des plus petites républiques au monde : quinze habitants, un roi, et un décalage horaire de douze minutes, par rapport au continent. Ça me plaisait de donner rendez-vous sur ce gros caillou peu accueillant, avec cette idée de constituer une communauté de personnes, qui veulent s’isoler du monde. Dans mon entourage, les gens l’orthographiaient mal. Eléor est né : lieu symbolique, imaginaire.


Comme Eléor, votre disque regorge de lieux, entre le fantasme et la réalité. Que représentent-ils pour vous ?
Dans ce disque, en effet, je parle de lieux où je n’ai pas été. De lieux où l’on voudrait aller. Ainsi, le titre Par le Canada, retrace ce rêve de pays, que l’on ne connaît pas, cette crainte d’y aller, de peur de briser sa propre utopie. Dans ces lieux, je place mes fantasmes. Ainsi, je n’ai jamais été au Cap Farvel (Groenland, première chanson du disque, ndlr), et je ne suis pas bien sûr qu’il y ait des falaises, comme je l’écris. Qu’importe. Pourtant, si je donne ma vision de ces lieux, j’aime surtout leur pouvoir d’évocation : comment résonnent-ils chez l’auditeur ? Quelles images traînent donc, dans son sillage, comme un parfum, le nom Central Otago, en Nouvelle-Zélande ? L’héroïne de ce titre porte en elle ces mirages. Elle déroule le film, le mien propre, et celui de chaque auditeur : le point de départ d’images, de voyages, une matière à interprétations, à suggestions.

Comment vous-même voyagez-vous ?
Je ne pars jamais pour rencontrer des gens : une démarche artificielle, selon moi. Je traque plutôt des affinités fortes avec un paysage. J’éprouve même parfois une familiarité troublante. J’ai ainsi eu l’impression de me sentir chez moi au Groenland, comme si je connaissais l’endroit. J’aime ces vibrations, j’y suis sensible. Et certains chocs deviennent chansons…
 
Se dévoile, aussi, dans Eléor, beaucoup de référence à l’eau… (Nouvelles Vagues, L’Océan, etc.)
L’écriture agit, sans préméditation, comme un miroir, un révélateur des obsessions, qui me hantent. Je partage mon temps entre Bruxelles, ville sans fleuve, et l’aquatique Nantes. L’eau change mon état d’esprit. Un besoin, qui jaillit sous les mots.
 
Et puis, il y a ce rapport au temps qui file, aux amours compliquées…
Dans tous mes disques s’écoute ce rapport au passé. Dans celui-ci, je me suis aperçu que j’utilisais le verbe "passer", dans d’innombrables occurrences : une obsession. En fait, je n’ai jamais mégoté sur le rétroviseur, je n’hésite pas à regarder derrière. Certains disent que ça coupe l’élan, que ça contraint, paralyse. Je pense au contraire qu’il est bon d’avoir cette conscience du passé, de le déchiffrer, d’évacuer toute nostalgie, qui redessine la mémoire. Quant à l’amour, je crée mes films : celui des fantasmes d’un homme qui se complaît dans sa solitude (Au Revoir mon Amour) ; celui de quelqu’un qui emprisonne à l’extrême une autre personne pour la protéger d’un amour dangereux (Nouvelles Vagues). Tant d’aventures !

A toutes ces histoires, vous donnez des reliefs, des nuances, des lumières…
Je pars du texte, avec bien sûr une idée de "son". L’idéal, c’est quand la musique arrive dans la foulée, comme une seconde peau, posée sur les mots. De rares fois, la musique préexiste. Ou des rythmes, comme cette bribe de zouk à ma manière, sur laquelle j’ai collé le texte Cap Farvel. Puis vient l’arrangement : le moment que je préfère ! Je peaufine, rajoute, sculpte. Mais surtout, je laisse une marge de liberté à mes musiciens. Chaque titre doit contenir le reflet, le souvenir, d’un bon moment passé ensemble, de fous rires, de tendresses, et d’émulation partagés.

Eléor constitue votre dixième album. Est-ce que cela constitue un symbole ?
Ça l’est devenu : mon premier nombre, rond comme le disque. Je suis heureux d’avoir, derrière moi, tout ce catalogue. Une manne de chansons dans lesquelles piocher. Seule une poignée survivra, pour la postérité. J’aime cette idée.

Dominique A Eléor (Cinq7/ Wagram) 2015
Site officiel de Dominique A
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En concert le 26 mai au Grand Rex à Paris.