Les Innocents, l'art de la subtilité et de l'élégance

Les Innocents, l'art de la subtilité et de l'élégance
Les Innocents © R. Dumas

Quinze ans après leur séparation, les Innocents, mythiques créateurs de tubes tels Jodie ou L’Autre Finistère, reviennent avec un nouvel album, Mandarine. Dans cet opus concocté et joué à quatre mains, par JP Nataf, et Jean-Christophe Urbain, se retrouvent toute la saveur, la simplicité et la fraîcheur, de leurs compositions aux accents mélodiques et pop. Pour RFI Musique, la paire complice revient sur leur retrouvaille, leur manière de composer et de vivre la musique… Rencontre.

Leurs tubes hantèrent les esprits, leurs refrains irrésistibles squattèrent les cœurs, les oreilles, les ondes radio et le Top 50, à l’orée des années 1990. L’Autre Finistère, Un Homme extraordinaire, Jodie, tournent dans l’air et les mémoires : des bandes-son inoxydables.

Pourtant, en 2000, c’est la séparation, les routes qui se séparent. Le chanteur et guitariste Jean-Christophe Urbain (JC) décide de prendre le large : "L’usure, tout simplement", dit-il aujourd’hui. Ce départ pèse lourd, sonne le glas des Innocents, et suscite, à l’époque, son lot de frustration chez son acolyte JP Nataf. "Il avait mis à terre mon mât de Cocagne, confie-t-il. Il avait cassé mon jouet. J’avais cet idéal communautaire : le désir de passer toute ma vie dans un même groupe."

 

Aujourd’hui, encore, JP cherche les raisons, échafaude des hypothèses : "Très vite, nous nous sommes retrouvés capitaines d’un bateau en pleine croisière. Nous n’avons connu aucune vicissitude, ni tourmente, ni tempête, à affronter de concert. Est-on jamais prêt pour le succès ? La vie d’un groupe réserve son lot de complications. Nous évoluions en son sein, comme dans un appartement trop étroit, massés les uns sur les autres : difficile, alors, de prendre le melon ! Du coup, nous gardions cette fausse modestie permanente. Jamais nous n’avons exulté, laissé éclater notre plaisir. Nous n’étions pas capable, par exemple, à l’issue de concerts formidables, de se prendre une biture, tous les deux, en affirmant, unis comme dans une équipe de foot : 'Mon pote, on est les meilleurs !'"

 
Devenir copains
 
Après l’explosion, chacun, de son côté, poursuit sa voie : deux disques solos pour JP (Plus de sucre en 2004, et Clair en 2009), collaborations avec Hubert-Félix Thiéfaine, Eddy Mitchell, Jeanne Cherhal, Olivier Libaux, etc. ; de son côté, JC travaille avec Jil Caplan, Nolwenn Leroy, etc. Dans leurs propres mouvements, chacun grandit.
 
Parfois, leurs chemins respectifs se croisent, comme ce jour de 2003, aux studios Abbey Road, hantés par l’ombre des Beatles, où ils réalisent le master de leur compilation Meilleurs Souvenirs. Le soir, au pub, ils se retrouvent autour d’une bière, rigolent, refont le monde. Il y a ensuite d’autres jalons, d’autres rencontres, des scènes communes, toujours au beau fixe. Et ce hasard de la vie : les deux larrons se retrouvent à habiter le même quartier… JP résume : "Nous avons pris le temps de devenir ce que nous devions devenir : copains. Avant, nous étions seulement de bons partenaires, quoiqu’animés, en duo, d’une force mystique, créatrice de belles chansons…"
 
L’alchimie d’un duo

Au fil des retrouvailles, la magie se confirme. "Tous les deux, nous dépassons le cadre du lui+moi ou moi+lui : un supplément d’âme", confient-ils. Sans impératifs, ils prennent le temps de renouer : plus de dix ans à se reformer, à affirmer ce désir. Les revoilà mûris, changés. Assagis, peut-être ? Doués, en tout cas, de cette volonté de resserrer le propos des Innos sur leur duo. L’essence ? "A deux, c’était bien et simple. Nous voulions retrouver le squelette des morceaux, le battement pur de leur cœur, avec une démarche de 'chercheurs' en chansons", disent-ils.

 
JP ajoute : "Nous avons orchestré très simplement. Pourtant, dans cette épure, nous avons apporté du soin, du contrepoint, des harmonies sous-jacentes : la musique subliminale entendue au détour des accords, dans les scintillements, les arrangements dont rêvent nos chansons." La paire manifeste, à nouveau, un savoir-faire précis : un art de la subtilité et de l’élégance, digne des meilleurs orfèvres. "Nous avons passé deux ou trois ans à travailler, des jours entiers à mâcher, et remâcher des mots, des notes de musique…" explique JC.

Des mots-sensations

Sur les harmonies et les rythmes, JP a posé ses mots, des textes impressionnistes, qui collent aux lèvres et aux cœurs : sa griffe de poète. "On ne peut apprécier mes collages de notes et de mots, que si on les chante, précise-t-il. Je joue sur les sens, sur la sensation. Mon art serait alors, plus que du texte, proche de la cuisine, de la peinture, ou du massage. Je forge un art buissonnier : quand j’écris une phrase, je n’ai pas envie de savoir où la suivante va m’emmener. Je la fais bifurquer, j’emprunte, comme disait Bashung, des itinéraires Bis, et n’accorde pas au sens plus de poids qu’il n’en mérite. J’aime ce plaisir, jouissif, de dire des mots, au fil d’une mécanique bien huilée : autant de petits instruments de musique !"
 
Résulte, alors, de ce travail à quatre mains, ce beau Mandarine, un fruit en clair-obscur qui joue sur les goûts, les couleurs, les lumières, les émotions. Peut-être aussi, et tout simplement, comme conclut JC, en un clin d’œil rigolard, le "début d’une liste de course"… Un panier plein de saveurs !
 
Les Innocents Mandarine (Sony Music) 2015
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