Chimène Badi, à bras-le-corps

Chimène Badi, à bras-le-corps
Chimène Badi © Y. Orhan

En retrait à la suite de la perte soudaine de sa voix en 2013 et de désaccords avec sa précédente maison de disques, Chimène Badi a décidé de prendre son destin artistique en main. Les bluettes amoureuses de fille dévastée, ce n'est plus pour elle. D'où, Au-delà des maux, un sixième album plus introspectif, intime et social. Rencontre.

RFI Musique : Ce sixième album s'appelle Au-delà des maux. Un titre miroir en rapport à vos trois dernières années galères ?
Chimène Badi : C'est un peu ça. Je me livre beaucoup, je parle de douleurs, d'émotions et de souvenirs. Toutes les chansons évoquent une histoire et une part de moi à chaque fois. Je pense n'avoir jamais été autant dans la vérité et la sincérité complète.

Vous avez dû interrompre votre précédente tournée à cause de la perte de votre voix. Avez-vous craint de ne jamais la retrouver ?
Cela a mis du temps donc je suis passée par des moments pas faciles. J'ai attrapé des œdèmes sur les cordes vocales à la suite d'un surmenage. C'est un peu la maladie des chanteuses. De prime abord, ce fut comme un choc. Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. Il fallait qu'il n'y ait pas de son : pas de téléphone, ne pas rigoler... J'ai dû prendre sur moi et j'ai fini par accepter ce coup du sort. Je suis rentrée dans une bulle et j'ai passé ma convalescence chez mes parents. Plein de choses sont remontées à la surface.

Vous retrouvez ici Guy Roche qui était aussi à la réalisation du disque Le miroir. Un besoin pour vous d'être rassurée ?
Exactement. J'ai mis un an et demi avant de retrouver le grain de ma voix. Quand c'est revenu, j'ai eu un sentiment de peur. J'ai donc eu besoin d'être avec quelqu'un avec qui j'ai confiance et qui me connaisse bien. Guy savait de quoi j'étais capable. C'était essentiel d'être avec lui pour pouvoir être à l'aise et réconfortée. Si j'avais été en face d'une personne inconnue, cela aurait pu me déstabiliser. Il était hors de question de prendre des risques à ce niveau-là. Aujourd'hui, je sais aussi me préserver.
 
Dans les chansons de ruptures amoureuses, vous apparaissez plus forte. Qu'est-ce qui a changé ?
C'est ma nature. Je suis beaucoup plus solide que la fille qui va pleurer parce qu'on l'a laissée tomber. Se détruire par rapport à une rupture, je n'aime pas l'idée. Quand je dis dans Point final : "On va se quitter une deuxième fois à ma manière", c'est vraiment ce qui s'est passé. Je ne suis pas une victime et je veux qu'on arrête de m'enfermer dans cette case. Je ne vais pas faire semblant d'être quelqu'un que je ne suis pas.
 

Est-ce pour cette raison que le single Mes silences sorti fin 2014 n'est pas sur le disque ?
Complètement. Je n'ai pas réussi à m'entendre avec la nouvelle équipe de chez Capitol. On n'avait pas même la même attente. Je ne voulais pas chanter ce titre parce qu'il ne me ressemblait pas. Quand on voit dans le disque la chanson Qui parle d'elle, c'est l'exact opposé. Je respecte donc mon contrat, je joue le jeu, mais je n'assume pas Mes silences. Mon manager a pris les choses en main et je suis allée chez Polydor. Ce qui explique aussi pourquoi l'album a été décalé.

 
Une volonté donc de s'affirmer davantage ?
J'ai chanté, dit et enregistré ce que j'avais envie de faire depuis longtemps. Je suis une grande fille de 33 ans, je n'ai pas un pois chiche dans le cerveau. Ras-le-bol de parler d'amours tristes et de faire pleurer dans les chaumières ! Je veux exister par ma musique, mon propos et non pas être juste une interprète. J'ai donné beaucoup d'indications aux auteurs. Par exemple, pour Ça ne regarde que moi, je voulais expliquer par où je suis passée en termes de boulimie et d'anorexie et reprendre le dessus à ce sujet. Il faut qu'on arrête de me parler de mon changement physique à chaque fois. Cela commence à dater !
 
Votre participation au programme de télévision Danse avec les stars, que vous évoquez dans le morceau Ballerine, a-t-elle permis une autre appropriation de votre corps ?
C'était difficile à la base, car tu es devant un miroir et avec quelqu'un qui te touche. Je ne suis pas trop tactile et plutôt dans la pudeur. J'ai vraiment fait cette émission pour l'acceptation de moi-même. C'était ça mon défi, pas celui de remporter le trophée. Cela m'a réconciliée avec mon image. J'ai pu enfin briser cette carapace.
 
Qu'est-ce qui vous inspirez Elle vit concernant une sans-abri ?
Je l'ai rencontrée dans la rue, boulevard Haussmann, il y a des années. Je n'avais pas plus de 24 ans. Elle était assise dans un coin, les cheveux à la fois très blancs et jaunis, et je me suis mise à discuter avec elle. Depuis, elle est restée dans mon cœur. J'ai eu les contacts de ses mains et c'était très particulier.
 
Il paraît que la chanson était destinée au départ à Tina Turner...
Absolument. Le texte, qui était en anglais, n'avait rien à voir. Je suis tombée raide dingue de la mélodie. J'aimais la manière dont cela sonnait. Et on a d'ailleurs essayé de respecter les consonances. J'entendais un truc à la Dr. Dre. J'ai ainsi fait des pieds et des mains auprès de mon manager pour qu'il la récupère.
 
La veine sociale est très présente avec aussi des titres comme Les retardataires ou L'usine. Une nouvelle approche chez vous ?
Ce qui me fait halluciner, c'est l'image qu'exige la société. Il faut toujours faire attention à nous, d'être constamment au top. J'ai l'impression qu'on ne s'attache aujourd'hui qu'à des valeurs matérielles ou physiques. Je n'ai pas grandi là-dedans. Je n'y suis toujours pas, même si avec mon métier, je peux bien m'occuper de moi. La chanson L'usine est destinée à ma mère. Elle a perdu son boulot quand j'avais neuf ans. Elle avait un problème de santé et on l'a virée alors qu'elle a trimé pendant des années. J'ai été choquée parce qu'elle se sentait coupable.
 
Vous avez été souvent malmenée par le passé. En avez-vous tiré une certaine force ?
Plus que jamais. La seule chose qui peut m'atteindre aujourd'hui vraiment, c'est qu'il arrive quoi que ce soit à ma famille. Tout le reste, je m'en fous. Je me suis tellement pris la tête auparavant. Ma vie d'artiste avait pris le dessus sur tout, au point d'en oublier mes amis et moi-même. J'ai une autre mentalité désormais et c'est beaucoup plus sain.
 
Chimène Badi Au-delà des maux (Polydor) 2015
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