Les Naufragés de Mokaiesh et Mirabassi

<i>Les Naufragés</i> de Mokaiesh et Mirabassi
Cyril Mokaiesh et Giovanni Mirabassi, 2015 © L. Barbezieux

Dans Naufragés, un disque de reprises piano/voix imaginé avec le jazzman italien Giovanni Mirabassi, le chanteur Cyril Mokaiesh remet en lumière les oubliés de la chanson française. La "parenthèse de luxe" recentre Mokaiesh vers un art exigeant, qui a longtemps trouvé refuge à l'ombre des cafés concerts ; dans le même temps, Allain Leprest et consorts ont trouvé sur leur chemin posthume deux élégants passeurs.

L'image, en noir et blanc, dit tout de la relation entre ses deux protagonistes. Cyril Mokaiesh est recroquevillé sur lui-même, il grille une cigarette, à quelques mètres de lui, Giovanni Mirabassi est debout de trois quarts, tourné vers son compagnon de route. On distingue un piano, des personnes derrière une vitre, mais on peut seulement imaginer le regard entre un chanteur et son pianiste. Pour ce disque de reprises en piano/voix, le jazzman italien aura été, dira-t-on, l'homme de la situation.

"Moi, j'ai fait savoir que j'avais adoré un album à lui, Avanti !, qui reprenait des chants révolutionnaires. Sans même se connaître, il y avait une espèce d'écho rigolo à mon disque, Du rouge et des passions, l'échange d'inspiration était un bon indice sur ce qui allait se passer après. Il a accepté de me rencontrer. Je lui ai proposé de venir jouer du piano sur l'un de mes concerts. On est devenus copains, et puis on a commencé à discuter pour faire un album qui aurait du sens par rapport à mon répertoire", raconte le chanteur.
 
De son côté, Giovanni Mirabassi se souvient d'un e-mail reçu lors d'une tournée au Japon, d'un premier dîner où les deux hommes tombent d'accord autour d'Allain Leprest et, à un autre moment, de ce Parler aux Anges qu'il a soumis à Cyril Mokaiesh. "Quand je lui ai dit que j'allais lui faire écouter une chanson de Pierre Vassiliu, il m'a regardé d'un air… Par politesse, il n'a rien dit. Il a écouté et puis il m'a dit : 'Je veux chanter ça !'", se rappelle le pianiste.   
 
Une autre histoire de la chanson française
 

A l'exception de Mano Solo, qui a connu de son vivant les Zénith, du cas à part Daniel Darc, qui relève d'ailleurs plus du rock et du malentendu autour de Pierre Vassiliu, connu pour son comique Qui c'est celui-là ?, les "naufragés" n'ont pour l'essentiel jamais entrevu la gloire. "Un naufragé, c'est quelqu'un qui a eu une existence artistique pleine de blessures, qui a manqué un peu de reconnaissance, parce qu'il était en avance ou en décalage avec ce qui était le plus populaire à son époque", estime Cyril Mokaiesh, qui a découvert la plupart des chanteurs qu'il reprend grâce à Giovanni Mirabassi.

 
Sauf dans les cercles d'érudits et chez ceux qui connaissent la chanson, qui célèbre encore Jacques Debronckart et Vladimir Vissotski ? Qui érige des monuments au "ministre de la défonce", Philippe Léotard ? Qui évoque la mémoire de Stephan Reggiani, fils de… , resté jusqu'à son suicide dans le sillage de son père ? A l'écart de grandes gloires, c'est bien à "une autre histoire de la chanson" que s'est attaché le duo Mokaiesh / Mirabassi.
 
"À côté de l'Olympia et du Palais des Congrès, il y a tout un tissu d'associations, de bénévoles, de petits festivals, de salles un peu improbables, de centres culturels. C'est un tout petit monde dans lequel il n'est pas si aisé de rentrer, il y a des codes, une mentalité, le costard y est assez mal vu", euphémise Giovanni Mirabassi, rappelant que cette chanson a trouvé un ancrage à gauche de la gauche.
 
Allain Leprest, le cœur fragile, mais un regard droit
 
En se focalisant sur leur mélancolie plus que sur leurs idées politiques, le chanteur révélé il y a trois ans par la chanson Communiste et le musicien de jazz passionné de chanson française ont donc trouvé un point d'accord autour d'Allain Leprest.
 

"C'est celui qui me touche le plus, explique Cyril Mokaiesh. Il y a sa poésie, sa voix, on dirait que c'est la Manche qui t'attrape et qui te dit : 'Viens te baigner, tu vas en voir de toutes les couleurs'. Et puis, il a cette détresse impudique, une espèce de faille assumée. Il ne s'amuse pas à terminer la chanson par une touche d'espoir, il tire la chanson où elle l'a mené : si c'est à s'écrouler par terre, il va s'écrouler par terre. J'ai toujours pensé : c'est un cœur fébrile, mais un regard droit, quelqu'un qui n'a jamais voulu le montrer, mais d'une fragilité déconcertante."

 
Ayant joué quelques fois avec le phénomène, l'ayant croisé "dans toutes les gares" où il prenait le train, Giovanni Mirabassi a pu lui raconter le personnage "un peu pâteux dans la vie" et "qui buvait beaucoup". "On a tout entendu sur Allain Leprest, il n'y a pas quelqu'un que j'ai croisé, qui ne m'a pas raconté une anecdote sur lui. Mais je n'aime pas garder ces histoires de bistrots, c'est sa poésie que je veux mettre en avant. J'imagine un Rimbaud de la chanson", tranche Cyril Mokaiesh.
 
Un voyage au bout de la mélancolie
 
Au bout du compte, ce Naufragés donne lieu a un disque et un livre/disque dans lequel Bertrand Dicale, journaliste et collaborateur de RFI Musique, retrace la vie de ces oubliés de leur art. Il n'en rajoute pas, mais donne sobrement à entendre douze morceaux parmi les mieux ciselées de la chanson française. Le piano est là, soulignant simplement. La voix, elle, est souvent proche de ce parlé-chanté. Elle s'emporte parfois, mais se glisse surtout dans des chansons à l'infinie mélancolie.
 
La "parenthèse de luxe" permet à Cyril Mokaiesh de s'éloigner de la chanson/rock en français qu'il a joué avec son premier groupe, Mokaiesh, et en solo, tout en s'inscrivant dans le registre de la chanson. Reste maintenant à savoir si l'ex-tennisman, resté jusqu'ici dans un cercle assez confidentiel saura toucher les ailes des anges.
 

 
Cyril Mokaiesh et Giovanni Mirabassi Naufragés (Un plan simple / Sony) 2015
Site officiel de Cyril Mokaiesh
Page facebook de Cyril Mokaiesh
En concert au Théâtre du Châtelet, à Paris, du 6 au 17 octobre. 

A écouter : la session live avec C. Mokaiesh et G. Mirabassi dans La bande Passante (07/09/2015)