Bruel, sa belle histoire avec Barbara

Bruel, sa belle histoire avec Barbara
Patrick Bruel © T. Rajic

Comme pour beaucoup, les chansons de la Dame en noir ont été et sont toujours pour lui un baume, une caresse, une béquille. En revisitant quinze titres de la magistrale Barbara, dans un album intitulé Très souvent, je pense à vous, Patrick Bruel sait que certains puristes vont hurler au loup. Mais, joliment épaulé par le travail d'arrangeur de son demi-frère David-François Moreau, il s'en sort avec les honneurs. Rencontre.

RFI Musique : S'emparer du répertoire de Barbara, c'est une envie ancrée en vous depuis longtemps ?
Patrick Bruel : Elle fait partie de ma vie depuis toujours. A l'âge de huit ans, j'ai entendu Madame, Ma plus belle histoire d'amour et A mourir pour mourir. Dans l'univers familial, elle avait la même place que BrelBrassens, Reggiani, les Rolling Stones, les Beatles. J'ai eu de la chance de grandir dans un éclectisme de bon goût. Mais Barbara restait à part chez moi. Le déclic, c'est l'Opéra Garnier le 12 janvier dernier. Je m'essaie à Vienne, avec un symphonique. Et à la fin de la chanson, je n'ai qu'une envie : celle de chanter toutes les chansons de Barbara.

Qu'éprouve un gamin de huit ans devant de telles chansons ?
Je pense que j'étais absorbé par les mélodies, il y avait quelque chose de particulièrement hypnotique. Mais quelque part d'une manière filigranique, ce qu'elle racontait devait me toucher beaucoup pour que j'en fasse un tel compagnon de parcours. Je ne sais pas le degré d'identification qu'il y a chez un gamin de cet âge-là. Pourquoi cela m'a autant plu ?
 
Avouez-vous que ce n'est pas commun...
Par exemple, j'avais tellement adoré Amsterdam de Brel que ma mère, pour me faire plaisir, m'a acheté le disque d'après, qui était Les bonbons. Je me suis demandé pourquoi elle me donnait une chanson pour enfants (rires). Du coup, j'ai tourné le disque. La face B, c'était Jef, une chanson que j'ai écoutée 4 à 5 000 fois dans le salon. Ma mère devenait folle (rires).
 
Étiez-vous un enfant mélancolique ?
J'avais une sensibilité différente de mes copains, j'étais assez solitaire. Il y a quelque chose de beau avec l'art, c'est qu'on ne comprend pas toujours pourquoi on est touché. Parfois, on a les réponses bien plus tard dans sa vie. Mon histoire avec Barbara est très particulière parce que c'était des étapes : l'étape de la découverte, l'étape de vouloir aller plus loin avec le Théâtre des variétés en 1974, l'étape de l'Olympia en 1978 où je suis allé plusieurs fois. La plupart avaient 18-20 ans comme moi. Et elle, elle était tellement heureuse d'avoir touché les jeunes. Cela lui a donné des ailes et derrière, grâce à cette vague, elle a décidé de faire Pantin.
 
Compte tenu de la puissance intime de ses chansons, Barbara n'est-elle pas intouchable ?

L'intimité, c'est ce que Barbara fait de la chanson. Il y une nuance entre l'interprète Barbara et l'auteure-compositrice Barbara. C'est cette dernière que je suis allée chercher. Donc je l'ai abordée comme on aborde Shakespeare, Molière ou un autre grand auteur. Et on essaye de s'approprier une histoire, de ramener dans ses bagages des choses personnelles. Pour onze des quinze chansons, c'est une seule prise. Je n'ai pas le même passé qu'elle, pas les mêmes histoires, pas les mêmes douleurs. Mais j'ai eu aussi des failles, des blessures, un rapport très difficile avec mon père. Donc quand j'interprète Nantes, je convoque mes propres souvenirs.

 
Êtes-vous conscient d'être sacrément attendu au tournant ?
Je fais partie des gens qui ne supportent pas l'idée de la partager. Par exemple, je ne suis pas allé voir Lily Passion parce qu'elle chantait sur scène avec quelqu'un d'autre (Gérard Depardieu, NDLR) Il est donc légitime que certaines personnes n'aient pas envie du tout que j'aille sur ce terrain. Je le comprends. Mais si ces gens-là peuvent avoir un peu de curiosité et qu'ils sont heureux après, ça me fera très plaisir.
 
N'est-ce pas le projet le plus risqué dans votre carrière musicale ?
Le plus grand des risques, c'est de ne pas en prendre. Il y a une chose qui m'a motivé durant l'enregistrement du disque, c'est qu'elle était là. Et tout le temps, je l'ai écoutée penser. Est-ce qu'elle aimerait ça ? La plus belle chose qu'on peut faire pour Barbara, c'est de respecter son audace. Elle a fait des tentatives incroyables. Elle s'est rapprochée de musiciens comme François Wertheimer ou Michel Colombier qui étaient à la pointe de l'avant-garde à l'époque. C'est Wertheimer qui lui a fait connaître Jefferson Airplane et elle s'intéressait à ça. Donc mettre une boucle pop-électro sur Perlimpinpin, ça a du sens, je pense.
 
"Pour qui, comment, quand et pourquoi/Contre qui, comment, contre quoi/C'en est assez de vos violences..." Les paroles de Perlimpinpin ont une terrible résonance actuellement...
Comment fais-tu aujourd'hui pour expliquer à des enfants de 10-12 ans l'absurdité de ce qui est en train de se passer ? Mes deux fils étaient au Stade de France (le 13 novembre 2015, NDLR). L'un fait cauchemar sur cauchemar depuis. Je leur ai fait écouter la chanson. Il y a un autre parallèle troublant puisque je suis en train de tourner Le sac de billes. On est en 1942 et je raconte à deux enfants comment échapper à la haine nazie.
 
Avez-vous peur ?
Bien sûr. Et je la revendique, cette peur. Elle est dans les fondements mêmes de la nature humaine. La peur a deux effets. Soit elle est paralysante et là, c'est très ennuyeux. Soit elle a un caractère déclencheur et elle fait réfléchir, prendre des décisions. C'est une réaction primale. Si tu n'as pas peur dans cette situation-là, ce serait curieux. Elle doit nous emmener vers quelque chose.
 
Vous ne rencontrez Barbara pour la première fois, qu’en 1990 à Mogador. Pourquoi cette réticence initiale ?

Les chansons et l'échange qu'on avait avec elle sur scène me suffisaient. Tant mieux que Charley Marouani m'ait pris par le bras et ait forcé les choses. Je rentre dans la loge et elle me dit : "Enfin !" Cela voulait dire : vous ne pouvez pas me fuir indéfiniment ! Par la suite, on échangeait souvent par fax. Elle m'appelait l'enfant-roi. Avant ma première au Zénith, elle m'a écrit : "Très souvent, je pense à vous avec force et tendresse". Elle avait une telle bienveillance à mon égard. Mais c'était dans sa nature, elle était très tournée vers les autres. Elle avait un sens du partage hors du commun.

 
Le mal de vivre, vous l'avez connu?
J'ai beaucoup affiché mon côté solaire, mes enthousiasmes et moins ma face ombrageuse. À travers les chansons de Barbara, il m'est donné de dire un peu plus de moi.
 
Ma plus belle histoire d'amour, chanson sur le rapport privilégié qu'elle avait avec son public, c'est un point commun ?
À part une phrase : "Elle fut longue la route". Me concernant, ce fut plus rapide. Son chemin à elle a été si douloureux, si difficile. La chanson prend encore plus de sens. "Ce fut un soir en septembre, vous étiez venus m'attendre". C'est le seul amour qu'elle a accepté. Elle a aimé, mais, hormis le public, elle ne s'est pas laissé  suffisamment aimer.
 
Un prolongement du disque sur scène ?
On y réfléchit. Peut-être une date unique à Paris dans un lieu symbolique. Il faut que je mûrisse cela.
 
Patrick Bruel Très souvent, je pense à vous (Sony Music) 2015
Site officiel de Patrick Bruel
Page Facebook de Patrick Bruel

A lire aussi : ils chantent Barbara (22/02/2002)