Karim Kacel, un homme discret

Karim Kacel, un homme discret
Karim Kacel © DR

Voilà plus de trente ans qu’il écrit et compose dans le sillon d’une chanson française qu’il a pris l’habitude de défendre et de soutenir comme l’intermittent du spectacle qu’il est. C’est ainsi que Karim Kacel se présente, beaucoup plus que comme "chanteur" car il a toujours fui le tourbillon médiatique. Alors qu’il vient d’être réélu par ses pairs au poste de Vice-Président du Collège Variétés de l’Adami*, et après avoir tourné trois ans avec un spectacle qui rendait hommage au répertoire de Serge Reggiani, Karim Kacel est de retour avec un nouvel album de chansons originales, Encore un jour.

Ceux qui sont nés avant la fin des années 70 se souviendront de Banlieue, le titre qui l’a propulsé très jeune dans les charts. En 1982, à tout juste 22 ans, Karim Kacel était sans doute le premier visage nord-africain à se faire connaître d’un public amateur de chanson française.

A l’époque, alors que le métissage culturel se frayait un chemin du côté des musiques urbaines ou du monde, le chanteur, d’origine kabyle, débarquait avec dans ses bagages des chansons à textes dans la pure tradition des grands artistes de variété. Tandis que Renaud se mettait dans la peau du Slimane pour Deuxième génération, Karim Kacel, qui avait grandi dans le XIVe arrondissement de Paris, dénonçait lui, le désœuvrement des cités en nous livrant l’arrêt sur image de son paysage.

Depuis, il n’a jamais arrêté. Une douzaine d’albums plus tard, il continue d’observer le monde et les autres pour mettre des mots sur leurs histoires. Discrètement, en cultivant un véritable goût de l’ombre : "Je n’aime pas être devant, j’aime écrire des chansons : j’écris sur le vécu collectif, des choses qu’on me raconte, que l’on vit. Il y a une distance un peu schizophrénique avec la starification, et j’ai besoin d’être avec des gens simples. Quand on me demande ce que je fais dans la vie, je dis que je suis guitariste. Je ne dis jamais que je suis chanteur ; on s’en fout, ça ne m’intéresse pas."

Écrire pour ouvrir des portes

L’idée même de devoir choisir une photo à chaque fois qu’il sort un album ne le met d’ailleurs pas très à l’aise. Alors pour celui-ci, il a choisi – sur une idée de sa fille – un portrait de lui que Georges Moustaki avait fait. Un souvenir-hommage à celui qui était son grand ami, dont on ne découvre la dédicace qu’une fois le disque ouvert. "En 82, quand Banlieue est sorti, il était venu me voir dans ma loge : je lui rappelais un ami de son enfance à Alexandrie, et il voulait qu’on soit amis. Personne n’était jamais venu me voir pour me dire ça, c’était incroyable comme déclaration. On ne s’est plus quittés. C’est lui qui m’a appris, un jour où j’étais surpris de recevoir une lettre de détenu me 'remerciant pour cette chanson écrite pour les prisonniers du D2 de Fleury-Mérogis', que les gens mettaient dans les chansons ce qu’ils avaient envie d’y voir. Et que ce qu’ils croient est la vérité, qu’on est toujours dépassé parce qu’on a voulu écrire. J’écris des chansons pour ouvrir des portes."

Il s’amuse donc souvent à les jouer à ses proches en leur demandant ce qu’elles racontent : "Je brouille toujours les pistes parce que je chante à la première personne". Dans celles-ci, l’on croisera pourtant toute une galerie de personnages.

En 2008, il chantait Bluesville parce qu’un jour, en arrivant de province par le train, des mômes en avaient recouvert le nom de leur ville, au tag. Dans son nouveau disque aujourd’hui, le temps d’Une autre chance, c’est le désarroi et la détresse des personnes qui voudraient changer de sexe qu’il vient nous livrer : "Un jour, en rentrant à 5h du matin, j’ai regardé Arte et j'ai entendu un homme qui me disait face caméra qu'il était en réalité une femme coincée dans le corps d'un homme 'Je suis une femme, je ne suis pas un homme. Je suis coincée à l’intérieur. Est-ce que quelqu’un peut comprendre que ça, tout ça, ce n’est pas moi ?' Ce qu’il demandait c’était de l’amour, tout simplement. Ça m’a bouleversé."

Des chansons d'amour

Avec ses mots ou ceux des autres, il confie ne chanter "que des chansons d’amour, en réalité". Parmi celles de son nouveau disque, la reprise de Dis-lui, la version française du légendaire Feelings, popularisé en France par Mike Brant, étonne pourtant : "C’était la chanson préférée de ma mère, elle était fan de variété. A la maison, c’est elle qui écoutait Hugues Aufray, Joe Dassin, et qui m’a donné le goût de la chanson. C’est très personnel. C'est pour ma famille : je lui avais dit qu’un jour je la chanterais."

Lui, a beaucoup écouté Serge Reggiani, "jusqu’à plus soif ", reprenant d’ailleurs ses titres préférés sur son disque précédent, et bien sûr son ami Georges Moustaki, "Jo", comme il l’appelle. Avec ici ou là, les influences de toutes les musiques qu’il affectionne : "Je suis un chanteur de rhythm‘n'blues et de soul, j’ai toujours été comme ça : j’ai écouté Otis, Marvin Gaye… Quand j’avais dix-huit ans, j’étais Black Panthers et Temptations (rire), tout le mouvement noir américain de la Motown ! Je m’y identifiais parce que j’avais la même tête qu’eux, une coupe afro. Je dansais comme eux. C’était toute une époque, qui a laissé une  empreinte dans ma musique. Mais je suis très éclectique dans ce que j’écoute. C’est pour ça que je fais de la chanson variée : de la variété."

Si très souvent ses compositions nous emmenaient du côté du jazz, celles d’Encore un jour ont revêtu cette fois les habits plus pop avec des arrangements confiés à de jeunes musiciens de 19 ans. Pourquoi "Encore un jour" ? lui demandera-t-on à propos de ce disque qui chante aussi bien l’espoir que le monde qui tangue : "Il a failli s’appeler Obsolescence programmée (du nom de l’un des autres titres, ndlr), mais comme je suis quelqu’un de positif, qui croit en l’avenir et a plein de projets, je trouvais que c’était aussi le reflet de cet album. Parce que quoi qu’il arrive, la vie va gagner. On l’a déjà vu, on a vécu des guerres. Il y a toujours une infime lueur qui fait que ça va repartir. La vie trouve toujours son chemin quoiqu’il arrive. Comme de l’eau qu’on jetterait d’une montagne, elle arrivera toujours à trouver sa route. Il paraît que les dinosaures sont devenus des oiseaux… "

*Adami : la société de gestion collective des droits de propriété intellectuelle des artistes-interprètes

Karim Kacel Encore un jour (Vocation records/Universal music) 2016
Page Facebook de Karim Kacel