Maissiat, intense abandon

Maissiat, intense abandon
Maissiat © F. Loriou

Si son premier album Tropiques était déjà de très haute tenue, on manquerait presque de qualificatifs pour Grand Amour . Le disque de Maissiat est d’un romantisme lyrique et tourmenté, parfois sensuel, souvent bouleversant, qui impressionne par son lâcher prise émotionnel et la voix souveraine de sa créatrice.

Le cœur en cendres et les yeux humides. On risque de se souvenir assez longtemps de l'état dans lequel nous plonge le titre d'ouverture Grand huit. Première écoute aussi bien saisissante que pétrifiante. Des envolées poignantes au piano, des mots de chagrin (Dans le halo, sans voix, de cette chambre à coucher/Je me défais de tout, je fais vœu de courage/Une photo de toi que je ne peux décoller/Comment me rassembler, comment tourner les pages...), un abandon majestueux, gracieux, déchirant, ample comme un astre noir. A la merci du vertige, les âmes sensibles vont se cogner dans ce miroir brisé. Mais n'est-ce pas le miracle de la chanson que d'entrer dans les vies, de s'en faire l'écho et de décrypter des émotions enfouies ?

Ce qui est rassurant, c'est que Maissiat a elle-même été récemment rattrapée par son propre morceau. "J'étais en résidence pour ma prochaine tournée. Quand je me suis mise à chanter Grand huit, j'ai ressenti un incroyable trouble. Je me suis pris le retour de plein fouet". On la disait timide, distante, laconique, dans les locaux de sa maison de disques, cette jeune trentenaire se révèle de fréquentation très agréable, la conversation généreuse et sans faux-semblants. Erreur sur la personne donc. Elle résume : "Tant qu'on me considère comme réservée, c'est bien. Parce que lorsqu'on est timide, grande, brune, longiligne et qu'on porte un chapeau, on est parfois pris pour quelqu'un de hautain. J'aime la douceur, la délicatesse, je ne suis pas du genre à mettre des grandes claques dans le dos ".

 
Une ascension fulgurante
 

Avec Tropiques, remarquable première pierre discographique en solo, on savait que Maissiat serait grande. De là à atteindre si vite de tels sommets, on ne l'aurait sincèrement pas imaginé. Un emménagement dans une ville inconnue, en l'occurrence Avignon, lui a permis de bâtir des ambitions et de trouver des conditions propices à la création. "Ma volonté était d'avoir un cadre nouveau, un espace pour pouvoir composer, écrire et chanter à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Je ne connaissais absolument personne là-bas et c'est d'ailleurs toujours le cas". Grand Amour porte ainsi bien son nom. Ici, on ne parle exclusivement que de confrontations directes avec les sentiments. Ce n'est pas un disque de compromis mais d'évidence absolue et de dépendance. Pourquoi, en même temps, s'épuiser à explorer d'autres zones quand l'urgence sollicite une obsession tenace ? "La thématique a fini par s'imposer elle-même. Après cinq, six chansons, j'ai écouté les démos et une ligne se dessinait incontestablement. Je me suis dit qu'il ne fallait pas avancer masquée, que je devais aller au bout du geste et lâcher tout".

 
Héritière de Françoise Hardy
 
Maissiat se consume dans un brasier où les délectations de la musicienne et les déchirements de la femme crépitent dans un même feu. Des chansons nées de la douleur mais dont l'accouchement rejette, lui, toute forme de souffrance. Elle dit : "Pour moi, ce qui est compliqué c'est de vivre, pas d'écrire". Au cours de cette mise à nue qui va jusqu'à affirmer, sans ambages, une attirance féminine (Bilitis, inspiré par les poèmes de Pierre Louys Les chansons de Bilitis), Maissiat ne se donne forcément pas le beau rôle. Prisonnière des extrêmes, à la fois serrure et clé, elle livre une guerre intérieure dans laquelle fuite en avant et incertitudes (sublime Avril), regrets et silences, s'affrontent sans relâche. Elle rappelle, avec une rare grâce, que notre espace mental ne peut échapper au souvenir d'autrui, aux regrets, à ce qui n'a pas été fait quand il aurait fallu le faire.

Plus que jamais, la voilà digne héritière de Françoise Hardy : même mélancolie abyssale, même romantisme écorché, même pureté sophistiquée, même sens subtil pour la mélodie hypnotique, même chant magnétique. De ce marquage au fer rouge, elle n'en prend aucunement ombrage. "Cela serait seulement un problème si je manquais d'inspiration ou d'appétit dans le besoin d'écrire des chansons". Elle cite aussi Sheller et Sanson, "ses deux leçons de piano". Et l'apport infiniment précieux de Katel pour le placement de la voix.
 

Parce qu'elle a l'élégance de ne pas totalement nous achever, Maissiat dessine aussi sur cet album des reliefs harmoniques plus contrastés, glisse des sonorités eighties qui "groovent" (Swing Sahara, Je reviendrai) et ose des chœurs démultipliés. Ce qui ne l'empêche nullement de réveiller la chair de poule en toute fin de parcours sur une longue incantation à la fièvre sèche et incandescente (Grand Amour) et une ultime supplique à lente combustion (La beauté du geste). A nouveau et sans une once de résistance possible, on fond littéralement devant ces chansons d'éternité immédiate.

Maissiat Grand Amour (Cinq7 / Wagram) 2016

Site officiel de Maissiat

Page Facebook de Maissiat

En concert au Carreau du Temple à Paris les 11 avril et 11 mai 2016.