Renaud, l’inspiration restaurée

Renaud, l’inspiration restaurée
Renaud © Y. Orhan

La sortie de l'album éponyme d’une nouvelle ressuscitation du chanteur Renaud, confirme le mauvais état de sa voix, mais surprend par la qualité de ses textes. Son premier album depuis longtemps est le meilleur depuis… encore plus longtemps.

Il est deux albums auxquels beaucoup de professionnels ne croyaient pas. Celui de Michel Polnareff, son premier ensemble de nouvelles chansons depuis 1990, annoncé plusieurs fois comme imminent et plusieurs fois reporté, a été coiffé sur le poteau par celui de Renaud, dont la réalisation paraissait – il faut bien le reconnaître – encore plus improbable depuis la parution de Molly Malone-Balade irlandaise, en 2009.

Dans ces adaptations françaises de chansons traditionnelles irlandaises, on avait entendu le crépuscule d’une voix ravagée par "la vie" – comme on résume pudiquement le tabac, l’alcool et la dépression. La courte promotion qu’il avait consentie à sa maison de disques l’avait montré d’humeur ténébreuse, avant une longue rechute.
 
De loin en loin, le public recevait un signal en général sombre et l’on n’attendait plus grand-chose d’un artiste qui avait changé le visage de la chanson française, mais qui semblait avoir été vaincu de son vivant par les démons qui avaient envoyé ad patres quelques-uns de ses prédécesseurs.
 
Nouvel album et annonce d'une tournée
 
Le feuilleton des douze derniers mois a rendu espoir aux fans de Renaud avec la double confirmation d’un album nouveau le 8 avril et d’une tournée à partir du 5 octobre. Et voici donc cet album. Ce sont certainement les meilleures nouvelles que l’on pouvait recevoir de lui.
 
Et, s’il faut retourner dans le passé des cahots de Renaud, cet album est au moins meilleur que Boucan d’enfer, qui avait marqué sa précédente résurrection en 2002. Lui aussi avait montré un auteur partagé entre l’autobiographie et le regard sur le monde. Peut-être parce qu’on peut considérer que le monde va encore plus mal qu’alors, on trouve dans ce nouvel opus un sens aigu du drame et l’expression d’une sorte de vertige existentiel collectif.
 

Renaud, ici, se fait chantre de son époque et parvient à synthétiser d’une manière magnifique les émotions vécues en France pendant la tragique année 2015, dans la chaleur de J’ai embrassé un flic comme dans la hauteur fraternelle d’Hyper Cacher. Et comment ne pas retrouver la grande et simple noblesse de l’écriture du Renaud période Mistral gagnant dans des couplets aussi surprenants et limpides que : "Nous marchions vers la Nation / Fraternels et pacifiques / Sous le regard bienveillant / De quelques milliers de flics / Et les snipers sur les toits / Nous faisaient avec leur bras / De grands signes d’amitié / Et de solidarité / Alors pour les remercier / Et pour la première fois / De ma vie d’anarchiste / J’suis allé embrasser un flic" ou "Qu’ils reposent à Jérusalem / Sur la terre de leurs pères / Au soleil d’Israël / Je veux leur dédier ce poème / Leur dire qu’ils nous sont chers / Qu’on n’oubliera jamais".

 
À cette actualité évidente, on mettra cependant en parallèle une galaxie de références parfois très générationnelles, comme Pierre Desproges, Georges Brassens et Coluche, cités dans La vie est moche et c’est trop court, Brassens encore, Claude Nougaro, Paul Léautaud et Victor Hugo dans Les Mots, Jack Kerouac, James Dean et John Lennon évoqués dans Mulholland Drive...
 
Il est incontestable que Renaud a fini par avouer son âge – et pas seulement en avouant une sympathie un peu surprenante pour un ancien premier ministre – et que cela lui va bien. Bizarrement, on trouve plus d’universalité et de fraternité dans La vie est moche et c’est trop court qui est d’une franche noirceur ("A peine le temps d’être malheureux / Tu pleures plus souvent qu’à ton tour / Tu te retournes et puis t’es vieux") que dans le très égocentré Docteur Renaud, Mister Renard en 2002, par exemple, ou même dans la chanson Toujours debout dont la sortie sur internet, le 26 janvier, résumait bien l’enjeu : un teaser combatif et fiérot pour confirmer la venue de l’album.
 

Et il faut bien admettre que cet album contient mieux que deux ou trois singles. Juste après J’ai embrassé un flic en ouverture, vient Les Mots, hymne à la culture et à la puissance salvatrice de l’écriture ("C’est pas donné aux animaux / Pas non plus au premier blaireau / Mais quand ça vous colle à la peau / Putain qu’est-ce-que ça vous tient chaud / Écrire et faire vivre les mots / Sur la feuille et son blanc manteau") qui est somme toute un excellent autoportrait.

 
Une chanson comme Une nuit en taule, sur une vive musique de Renan Luce, fait penser à un Sanseverino qui aurait passé la surmultipliée. Mon anniv’ confirme avec le sourire l’aversion de Renaud pour les célébrations annuelles. Et Dylan est une belle oraison funèbre pour un adolescent mort sur la route.
 
Une équipe : Michaël Ohayon, Renan Luce et Jean-Pierre Bucolo
 
Cette dernière chanson est d’ailleurs la seule qui ait été écrite avant les séances d’écriture de 2015 : elle est réchappée de l’imposant chantier de Rouge sang en 2006, et sa mélodie est signée d’Alain Lanty. Après le déclic survenu grâce à Grand Corps Malade qui lui avait commandé Ta batterie pour son propre album Il nous restera ça, Renaud s’est surtout appuyé pour cet album sur Michaël Ohayon, entré justement dans son univers à l’époque de Rouge sang, après des aventures avec Zazie, Jean-Louis Murat, Francis Cabrel ou Ridan.
 
Ohayon signe sept musiques, les arrangements et la réalisation de l’album. Renan Luce, gendre de Renaud, signe trois musiques et cosigne le très émouvant texte d’Héloïse, chanson sur leur fille et petite-fille. Et le guitariste Jean-Pierre Bucolo se livre à l’exercice de composer la musique "bien monotone" de la chanson Petit bonhomme.
 
De cette équipe resserrée, Renaud tire au moins une matière musicale qui compense l’étroitesse de sa tessiture actuelle et compense çà et là sa propension à ne plus chanter que selon un rythme de houle serrée – ce qui était la plaie de Molly Malone-Balade irlandaise. Et l’enjeu d’affirmer une résurrection est pleinement accompli. N’y aurait-il l’état de sa voix, on le dirait revenu en pleine forme. Mais il faut bien admettre qu’on ne l’aurait jamais imaginé dans une aussi belle forme. Surtout pour l’inspiration.
Renaud (Capitol/Warner) 2016
Site officiel de Renaud
Page Facebook de Renaud
En tournée française à partir du 5 octobre 2016