L’échappée argentine de Benjamin Biolay

L’échappée argentine de Benjamin Biolay
Benjamin Biolay © M. Augustiniak

Un an après ses reprises de Charles Trenet, quatre ans après son dernier opus de chansons originales Vengeance, Benjamin Biolay revient avec un 7e album : le magnifique et solaire Palermo Hollywood, digne successeur de son album de référence, La Superbe. Le chanteur compositeur de 43 ans a trouvé en Argentine une inspiration luxuriante, mêlant les influences musicales (classique, reggae, world, rock, hip hop) et artistiques, voire sportives (on entend Jorge Luis Borges disant l’un de ses poèmes, Ajedrez, sur Pas Sommeil, ou bien encore un extrait d’un match crucial Argentine/Angleterre en quart de finale de la Coupe du monde 1986).

RFI Musique : Palermo Hollywood est le titre de votre septième album. On ne parle ici ni de Sicile, ni de Californie, mais d’Argentine. Quels sont vos liens avec ce pays ?
Benjamin Biolay : J’ai un lien très fort avec l'Argentine depuis une dizaine d'années. Je m'y rends au moins une fois l'an. J'ai la chance d'y faire des concerts, car les gens connaissent un peu ce que je fais là-bas. J'y ai tourné un film (Mariage à Mendoza d'Édouard Deluc, ndlr), j'y ai beaucoup d'amis. Buenos Aires, c'est mon refuge. Palermo Hollywood est un sous-quartier du quartier de Palermo, l'un des plus grands de la capitale argentine. C’est un quartier un peu "bobo" en voie de gentrification. Il y a même une tendance à la "palermisation", de faire grandir le quartier de Palermo, ce qui du coup, fait partir les plus pauvres du centre.

 
Dans cet album, on retrouve beaucoup de sonorités latino. On entend le bandonéon par exemple. Avez-vous travaillé avec des musiciens locaux ?
Le but était en effet, de travailler avec des musiciens argentins, uruguayens et même colombiens. Je voulais que l'âme de la ville pénètre ma musique, presque à mon insu. Il fallait que je sorte de ma zone de confort.
 

Et sur cet album, il y a au moins deux tubes en puissance, très dansants : Miss Miss et Palermo Queens. Vous jouez toujours du décalage entre paroles et musiques…

Palermo Queens est une chanson joyeuse. C'est un constat d'échec, mais un peu amusant. Miss miss est un titre à tiroirs, je parle peut-être d’une fille, mais peut-être que je parle de la foi. Du coup, les rythmes sont venus comme ça. L'horloge biologique et le rythme interne changent là-bas. Par exemple, je compose des chansons plus dansantes ou alors beaucoup plus lentes et beaucoup plus neurasthéniques. À l'image de cette ville d’ailleurs, qui est extrême. Elle peut être en transe, comme en état de veuvage.
 
Vous êtes également acteur. Vous avez joué dans une vingtaine de films. Est-ce que cet album peut être interprété comme la bande originale d’un film imaginaire ?
Oui comme la bande originale de ma vie, et j’espère, de la vie des gens qui l’écouteront et qui l’aimeront surtout. Je pense qu'il peut y avoir beaucoup d'écoutes différentes. C’est mon but. J’avais à l’esprit un concept-album, c’était ma maquette. Après, je n’ai pas forcément envie de le dévoiler, ce sont les turpitudes d’un Français en Argentine…

On connait votre engagement, votre sensibilité de gauche. Il y a un titre dans cet album qui s’intitule Ressources humaines. Est-ce une approche de moraliste ?

Non, je fais une simple description. Après si vous voulez y voir un message, tant mieux ou tant pis. Je raconte l’histoire de plein de gens que je connais, qui perdent leur emploi dans des conditions sociales, humaines, philosophiques catastrophiques, à un âge où c'est difficile de rebondir. Et ça, dans les conditions que je décris : un jour vous arrivez au travail, votre badge magnétique est désactivé et un petit carton avec vos affaires vous attend, comme dans les films américains. Ça a frappé beaucoup de gens que je connais. Ça continue, y compris au sein de ma propre maison de disque. Et puis, j’ai fait cet album en Argentine et depuis l’élection de Mauricio Macri (Centre-droit, ndlr), un million de personnes sont passées sous le seuil de pauvreté, et là-bas, c’est encore plus dur de perdre son emploi, car il n’y a pas les prestations sociales qu’il y a, Dieu merci, en France.
 
Pour cet album vous avez enregistré des dizaines de chansons. Il y a quatorze titres sur Palermo Hollywood. Y aura-t-il un autre album ?
Il me reste plus de quinze chansons à publier. C’était trop compliqué visiblement de sortir un nouveau double album (Benjamin Biolay en a deux à son actif : Négatif et La Superbe, ndlr). Après, les temps changent. Peut-être que les gens ne veulent plus de double album. C’est ce qu’on m’a dit en tous cas. Donc, j’ai décidé de le couper en deux, momentanément. Mais c’est dur parce qu’il y a des chansons que j’aime énormément. J’ai hâte que les gens les entendent. Il va falloir patienter encore quelques mois.
 

Mais elles sont déjà enregistrées ?

Bien sûr, elles sont prêtes à être mixées. Je suis en train de retoquer les textes parce que je suis un peu jusqu'au-boutiste sur l’écriture. Parfois au mépris d'une belle tournure poétique, je veux que ça sonne. Donc là, je fignole les textes de la face B et après je vais la mixer.
 
Parce que vous composez d’abord la musique avant d’écrire les textes ?
J’ai souvent l'idée du sujet que j’ai envie d'aborder, mais ma pulsion première est musicale, oui.
 
On parlait de votre engagement politique. Vous avez soutenu le candidat François Hollande en 2012. Mais là, vous avez déclaré ne plus vouloir soutenir de candidat, pourquoi ?
Déjà, j’ai déclaré que je ne soutiendrai plus un candidat à la présidentielle, cela ne veut pas dire que je ne l’aiderai pas si j’ai envie de l’aider. Ensuite, je n’ai pas dit pour qui j’allais voter, ça n’intéresse personne. Je pense que les comités de soutien composés d’artistes desservent les candidats. J’ai donc décidé qu'on ne pourrait plus voir ni mon nom ni mon visage associé au programme d'un candidat dont la mission est de changer l'avenir du pays. Ce n’est certainement pas parce qu'il a un chanteur ou un comédien ou un danseur que quelque chose va changer. Je considère que, contrairement à ce qu'on peut dire parfois,  j’ai la légitimité comme n’importe quel citoyen pour m'exprimer. Je ne suis pas fonctionnaire. Je ne suis pas soumis au devoir de réserve. En revanche, je vous garantis qu'un chanteur que j'adore, il aurait beau marteler toute la journée qu’il va voter pour Untel, si moi, je n’en ai pas l’intention, ce n’est pas pour ça que je voterais comme lui. Je pense que ce système-là ne fonctionne pas en France. C’est inspiré des méthodes américaines, mais c'est différent parce qu’il y a des levées de fonds aux États-Unis. Hollywood apporte de l’argent aux candidats démocrates. Nous, c’est juste une coterie ridicule qui a le malheur de "pipoliser" les politiques et de politiser bêtement les artistes. Donc, c’est stupide.
 
Benjamin Biolay Palermo Hollywood (Barclay) 2016
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