Le Mystique Manset

Le Mystique Manset
Gérard Manset, 2016. © DR

Avec Opération Aphrodite, Gérard Manset, le plus énigmatique des chanteurs français, revient après huit ans d’absence, avec un disque au souffle épique qui fait alterner des extraits de l’œuvre de Pierre Louÿs, Aphrodite, et ses chansons rugueuses, tendres, lumineuses : un disque-concept qui saisit, qui charme et entraîne dans ses sillages. Autant de sortilèges sur lesquels Manset lève un coin de voile.

Un beau jour, Gérard Manset l’ensorceleur écrivait ; de son cœur jaillissaient, sans direction, des chansons. Tout à son bouillonnement créatif, la couverture d’un bouquin happe au vol son attention, celle d’Opération Aphrodite, collection Fleuve Noir/Anticipation, illustrée par Brantonne, dessinateur mythique de science-fiction, période années 70. Dans sa tête : court-circuit.

Le démiurge dépoussière en hâte cet autre ouvrage, retrouve avec délice ses lignes succulentes, soigneusement annotées. Il plonge corps et âme dans l’Aphrodite de Pierre Louÿs. Un lien, autre que la vision de l’artiste, relie-t-il ces deux livres ? Aucun, confesse Manset, qui se retrouve, jongleur, "une pomme dans une main, une banane dans l’autre, avec pour dénominateur commun, la soif de beauté et d’élégance."
 
Entre ces deux maîtres, qu’il a la "naïveté, l’arrogance, l’outrecuidance, l’insolence", dans la solitude de sa chambre, de tutoyer comme des "frangins", il glisse ses  créations. 

 Entre les extraits de Pierre Louÿs, lus par la voix claire de la comédienne Chloé Stéfani, ses chansons s’insèrent – ni commentaires, ni paraphrases, juste le choc, beau, violent, plein de souffle, de trois univers. "Je parlais de tout sauf de ça (Aphrodite, ndlr) et c’était exactement cela qu’il fallait", résume-t-il.

 
Naît donc de cette rencontre stellaire, Manset aux manettes, son disque-vaisseau, Opération Aphrodite, illustré par Brantonne, épique, œuvre de collages, télescopages, soupçons de Magritte, disque-concept qui rappelle l’album La Mort d’Orion (1970), pierre fondatrice de son génie, pour la jubilation, l’invention. Car Manset découvre des mondes. Et pourtant, explique-t-il : "Comme dit Picasso, je ne cherche pas je trouve".
 
L’État de grâce : écouter les forces
 
Chez Manset, la création ne saurait, en effet, suivre un chemin logique. Plutôt des illuminations, des forces "multiples, récurrentes", qui surgissent, et qu’il faut savoir écouter. "Je ne suis jamais seul", confie-t-il. Toujours à l’affût de ces apparitions, soigneux des circonstances qui les engendrent – souvent, lors de matins entre chiens et loups, embrumés de sommeil – conscient que la poésie se niche dans chaque recoin du monde, Manset attend, stylo en main.
 
Lorsqu’elles surviennent, Manset pêche ses idées à la ligne de ses écritures allongées sur le calepin. Sur le capot d’une voiture, sur le bout d’une table, dans les chaos du métro, il écrit. "La chanson vient d’un bloc. Je dois être prêt à l’accueillir, lorsqu’elle échoit de la stratosphère". Peu de ratures, peu de retours. L’homme parle d’extase, d’"état de grâce", proche de celle d’un Saint-François-d’Assise, de la "vérité ultime" du bouddhisme, ou de la naïveté d’un enfant, au cœur ravi du battement d’ailes d’un papillon. Pour ces instants révélés, Manset se déclare chanceux : "Je crois n’être qu’un outil, un intermédiaire".

Croire aux divinités

Pour ce disque, Opération Aphrodite, l’artiste se laisse abreuver au fleuve d’une autre œuvre, aux sources d’un monde antique, peuplé de divinité. Selon lui, l’Aphrodite de Pierre Louÿs, photographie fantasmée de l’Alexandrie du Ier siècle avant Jésus Christ, roman d’amour décadent, ivre de "relations charnelles et poétiques invraisemblables", tourbillon de sensualités, constitue l’un des dix plus beaux textes de la langue française.

"Une bombe à fragmentation littéraire, où chaque mot fait mal, chaque mot fait mouche", éclaire cet amoureux des romans français du XIXe, fanatique de Balzac, Stendhal, Chateaubriand, pourfendeur des écrits contemporains et de toute traduction, peu amateur "d’histoires", mais sensible au "choc des mots qui vous pénètrent le cerveau".

Dans l’œuvre de Pierre Louÿs, évoluent des divinités antiques, grecques et romaines, qui "viennent sur terre, parlent aux vivants, copulent avec les mortels…". Manset y croit. Évalue d’un "peut-être ?" timide, la probabilité d’en avoir croisé quelques-unes. Juge "belle à pleurer" l’expression "Aphrodite, née de l’écume". "On espère, on aspire, on préfère rêver le monde ainsi, dit-il. On désire l’existence de la déesse des moissons, et la réactivation de ce Panthéon"

Car voici son drame : un monde dépeuplé de ses esprits. "Depuis vingt ans, nous assistons à une dérive médiatique et cosmique : tout se déglingue !", déplore-t-il. Et Manset de citer, en vrac, ces "jeunes qui ne lisent plus", écrivent moins, la destruction des maisons en banlieues, l’absence de poésie.

Et puis, il tance cette "philosophie perdue", ces néo-philosophes qui pérorent à longueur de journée, réinventent des slogans, des sentences, à grands coups de charabia, et dont la pensée n’égale pas celle du "moindre curé de campagne d’il y a trente ans". Il faut, dit-il, revenir à l’enseignement brut du Bouddha.
 

L’énigme
 
Avec Opération Aphrodite, œuvre d’épopée, sur des riffs de guitare rugueux ou des riddims reggae, d’une voix fêlée qui laisse filtrer la lumière, la force et la fragilité, Manset le mystique, repeuple donc le monde, à renfort de "chocs des mots". "Toute ma vie, je n’ai fait que suivre Aphrodite : la beauté. Je la nomme enfin", dit, ému, ce septuagénaire discret, absent du monde médiatique.
 
Son œuvre-cavalcade se clôt par cette énigme de Pierre Louÿs, portée par Chloé Stéfani : "Je ne comprends jamais les allégories. Explique-moi, bien-aimé : qu’est-ce que cela veut dire ?" Sur ce questionnement métaphysique, le souffle se tend, en suspens. Le disque s’achève. Son écoute laisse des traces : caresse, émotions, cicatrices, empreintes d’un monde réinventé. Le mystère Manset.
 
Gérard Manset Opération Aphrodite (Parlophone) 2016
Site officiel de Gérard Manset