L'autre Jean-Louis Murat

L'autre Jean-Louis Murat
Jean-Louis Murat © Frank Loriou

À chaque nouvel album, il suit un fil ten(d)u entre la musique américaine et la chanson française. Pour Morituri, Jean-Louis Murat s'est fait le chroniqueur d'une année 2015 ensanglantée au cours de laquelle il n'a cessé de prendre des notes. Loin de sa provocation d'usage, qui crée avec les médias un rapport amour/haine, c'est un tout autre Murat qui nous a parlé de son essence musicale. Un homme tranché, certes, mais ô combien cultivé et passionné…

RFI Musique : Morituri est un disque portant sur votre année 2015…
Jean-Louis Murat : C'est surtout un disque sur l'année de la France, qui débute avec les attentats de Charlie Hebdo. Moi, j'étais en répétitions et en tournée jusqu'au mois de mai. J'ai écrit des chansons l'été et je suis reparti sur scène à l'automne. Il y a eu les attentats du 13 novembre et j'ai enregistré l'album à Paris un mois après. Durant toute cette année, j'ai pris des notes pour faire un disque qui correspond à l'état d'esprit et à l'ambiance de 2015.

Après les attentats de janvier qui ont touché le journal Charlie Hebdo, vous ne vous êtes pas senti "Charlie"...
Les réactions un peu moutonnières, il faut toujours s'en méfier. C'est presque de notre responsabilité de démocrates ou de républicains. Un vrai républicain, ça réfléchit avant de s'embarquer dans des slogans ! Ce que je veux dire, c'est que le problème me semblait beaucoup plus grave et que sa résolution ne passait pas par le fait de descendre dans la rue. Je n'ai toujours pas compris ce que ça voulait dire d'ailleurs, "être Charlie", m'enfin...J'ai une vocation d'historien suffisamment rentrée pour savoir que tous ces événements doivent être resitués dans un contexte, qu'il faut prendre pas mal de recul pour bien les comprendre. Alors, une réaction directe, strictement émotionnelle, j'y crois moyennement !

"Une vocation d'historien suffisamment rentrée", qu'entendez-vous par là ?
Je n'ai jamais été historien, je n'ai pas fait d'études. Mais je sais bien que cela transparaît dans beaucoup de propos ou dans mes chansons. J'aime tellement l'Histoire qu'à force, j'ai acquis des réflexes et un fond d'historien. Je ne raisonne jamais à chaud. Quand je prenais des notes, je me disais que dans 30 ans, 40 ans ou 50 ans, il y aurait peut-être deux/trois phrases dans mon album qui seraient importantes pour quelqu'un qui se pencherait sur l'année 2015. 

C'est-à-dire que vous vous voyez en chroniqueur de votre époque, comme pouvaient l'être les premiers historiens dans la Grèce Antique ?
Oui, tout à fait. J'ai toujours senti mon métier comme ça ! Avec des petits formats de 3-4 minutes, je pense qu'on saisit bien l'esprit du temps. J'ai toujours aimé les chanteurs presque historiques comme Béranger*, dont j'ai repris les textes. Je sais très bien que le réel s'engouffre à sa façon dans les petites chansons. Je m'en fous si mon disque ne se vend pas et si certains le trouvent prétentieux, je n'ai pas l'impression d'écrire pour le présent. Pour moi, c'est un travail à visée haute, je me sens très citoyen et très heureux d'avoir fait un disque qui témoigne "du fond de l'ère".
 
Dans vos textes, il y a ces allers et retours permanents entre le milieu paysan et un monde plus vaste. Comment passe-t-on des notes que vous prenez à vos chansons ?
Je pense que je tiens depuis mes premières chansons, la chronique d'une personne issue d'un monde qui est en train de disparaître et qui n'arrive pas s'intégrer dans le monde en train d'apparaître. Il y a un monde citadin, technologique, qui apparaît, un monde rural, plus manuel et de bon sens, qui disparaît, et des points de friction entre les deux.
Par les hasards de la naissance, je me suis retrouvé pris entre ces deux fronts, comme ces chevaux à Verdun qui devenaient fous parce que les Allemands et les Français leur tiraient dessus. Je trimballe une mélancolie de ce que j'ai connu enfant, à la campagne, et dans ce que je connais maintenant, j'ai beaucoup de mal à m'y faire. Alors, je reste dans un état suspendu, entre le présent et le passé. Et j'essaye de m'en sortir comme cela. Je ne sais pas où je suis, je ne sais pas où me mettre. C'est pour cela qu'il y a beaucoup d'énervements, d'incompréhensions ou de détestations à mon sujet.
 
Ce qui ressort aussi de Morituri, c'est un groove moite, comme dans la soul d'Isaac Hayes. Est-ce dans ces musiques que vous êtes allé chercher ?

Depuis l'enfance, je me suis fait un fond musical qui passe par là, oui… Ce que j'aime, c'est la soul des années 60-70. Je n'aime pas trop quand cela tourne après, dans les années 70, en musique d'ascenseur. J'aime la soul quand elle est douce, suave, qu'elle n'effraie pas l'auditeur et qu'elle fait passer des messages importants. Mes amis connaissent mes détestations : si une musique ne groove pas, je-ne-peux-pas ! La révélation, à l'adolescence, a été de me rendre compte qu'il y avait quelque chose qui groovait. La soul, le blues, et toutes les définitions à tiroirs qu'il peut y avoir sur les musiques américaines, ça me va parfaitement. Tout ce que je suis, tout ce que je pense, pousse sur ce terreau.

 
C'est la musique noire que vous aimez ou plutôt toute cette période de la fin des années 60 ou du début des années 70 ?
J'ai une assez bonne collection de 45 tours et d'albums de cette époque-là, en vinyle, et les 9/10e, c'est de la musique noire. J'aime les Stones quand ils font de la musique noire, mais je ne suis pas du tout tourné vers les Anglais. Je n'ai pas un seul disque des Beatles et je m'en fous un peu… Les chanteurs blancs de country, ce n'est pas mon truc non plus ! Pourtant, j'ai déjà enregistré à Nashville et j'ai chanté dans des radios country américaines. Mais j'aime bien Ray Charles ou Otis Redding quand ils reprennent des thèmes de country. La dimension de danse ou de frénésie me touche, on voit presque Éros et Dionysos à l'action. C'est ce que je préfère, ce que j'essaie de faire et c'est ce qui, globalement, n'est pas compris. Parce que c'est difficile d'aimer cette musique-là, d'aimer la langue française et de faire un mariage efficace avec les deux. Mais bon, je m'accroche à ce pari presque impossible dans la chanson française : mélanger Villon, Rimbaud à Robert Johnson ou à Gil Scott-Heron.
 
*Pierre-Jean de Béranger, connu sous le nom de Béranger, chansonnier français du XIXème siècle

Jean-Louis Murat Morituri (Pias) 2016
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