Emily Loizeau, la fabuleuse histoire de Mona

Emily Loizeau, la fabuleuse histoire de Mona
Emily Loizeau © Micky Clement

Avec Mona, le disque tiré de son spectacle éponyme, joué en janvier dernier au 104 à paris, Emily Loizeau raconte l’histoire rocambolesque d’un bébé né vieux, à 73 ans. Autour de son héroïne punk, surréaliste, elle explore les univers psychiatriques, la déshumanisation, mais aussi, en filigrane, les dérives de notre société. Dans cette œuvre poétique, aquatique, aux sonorités d’algues folles, aux couleurs bleutées, Emily cherche la lumière, la respiration, la vie. Rencontre.

RFI Musique : Le disque Mona est issu de votre pièce musicale éponyme, donnée en janvier 2016, au 104. Pourquoi avoir créé ce spectacle ?
Emily Loizeau : J’avais envie de remettre les pieds dans le théâtre, ma formation initiale, d’aborder la scène de manière pluridimensionnelle, au-delà du seul aspect "linéaire" de la musique. Je voulais changer de méthode d’écriture, de narration, forger une histoire, à partir de Mona, ce texte qui sommeillait dans mes tiroirs, travailler avec un dramaturge… J’éprouvais un manque de littérature, d’esthétisme, qui me constituent autant que la musique : ma vision de l’art a toujours été globale, pluriartistique. Enfin, c’est super de se mettre en danger, de repartir de zéro. Je la trouve gaie, cette sensation de ne pas savoir si ton œuvre va être réussie… ou fatale. Un sentiment jouissif d’être sur le fil !

La dimension spectaculaire a-t-elle changé votre manière d’écrire, de composer?
Pour cette pièce, j’ai fabriqué mes chansons au service de la narration : une démarche d’artisan. Les émotions et les mondes qui les parcouraient devaient être domestiqués ; loin du nombrilisme, elles soutenaient le flux d’une histoire. Si ce disque s’écoute indépendamment, il constitue aussi la BO d’une pièce, imprégnée d’impressions cinématographiques, d’une dramaturgie… Enfin, pour la première fois de ma carrière, très impliquée sur tous les fronts, j’ai délégué la réalisation, et l’ai confiée à Renaud Létang. Je lui ai donné des maquettes très détaillées : des sons organiques, qu’il fallait triturer, tordre, mêler au chimique, à coup de distorsions d’instruments…
 
Mona l’héroïne, un bébé de 73 ans, atteint de potomanie – un besoin de boire tout le temps – traverse la vie comme une fulgurance, un drame… Comment avez-vous inventé ce personnage, cette folle histoire ?

Je parle, à demi-mot, sur mes précédents disques, de ces thèmes : la folie, la maternité, la transmission, le déséquilibre… J’ai eu la chance d’avoir une maman extraordinaire, formidable, une artiste incroyable qui m’a beaucoup transmis, mais rongée en sourdine par une forme de psychose qui a fini par s’imposer. Bien trop tôt dans ma vie, je suis devenue la mère de ma mère : cela m’a perturbée, déstabilisée dans ma vie d’enfant, de femme, d’adulte. Bien sûr, j’expérimentais ce vécu en toute discrétion, par pudeur, par respect : la révélation publique de cette histoire aurait fait de la peine à ma mère, alors que c’était mêlé de beaucoup d’amour. Je me suis trouvée confrontée à des situations absurdes, des hôpitaux psychiatriques, des diagnostics ubuesques. Je me suis cognée à la solitude, et à la violence. J’ai développé beaucoup de colère en moi. Finalement, Mona a émergé lorsque je suis devenue moi-même maman. L’histoire est née comme ça, à la légère, comme un coup de poing, comme une claque, très oralisée, pas littéraire, un objet hybride, et nécessaire. L’histoire rocambolesque de ce bébé né vieux, psychotique, bercé des désillusions de la vie, punk, bizarre, ne saurait être réaliste : plutôt une fable folle, drôle, cataclysmique, fantastique, qui permettait de prendre la tangente.
 

En parallèle, vous déroulez une autre histoire, celle de votre grand-père, marin de la Royal Navy, rescapé d’un naufrage…
En effet, elle fait écho à la tragique aventure de cet enfant qui se noie de l’intérieur. Dans mon disque, je chante cette lettre d’amour qu’il écrivait à sa femme. Dans ces deux narrations en parallèle, se découvre aussi cette fracture du monde, qui résonne avec notre époque bouleversée…
 
Mona, histoire imaginaire, hors du temps, se révèle-t-elle, en effet, poreuse au monde extérieur ?
Bien sûr ! La fracture du monde de mon grand-père convoque celle de notre société actuelle. Sauf qu’à l’époque de la Seconde Guerre mondiale, il s’agissait d’une fracture absolue, avec des camps distincts, le nazisme contre l’humanisme. Aujourd’hui, tout se joue de façon plus sournoise. Au rang des réalités insidieuses sur lesquelles notre monde dérive s’imposent le pouvoir de l’argent, celui des lobbys, les visées électorales de nos hommes politiques, qui les empêchent d’être humains, d’ouvrir les frontières, d’affréter des bateaux, des avions, de prendre des décisions qui rentreront dans l’Histoire, au lieu de poursuivre de maigres enjeux à court terme. Tout se verrouille au niveau européen. Partout, l’extrême-droite progresse. C’est désespérant. Je suis désespérée. Mona était poreuse à tout cela. Et puis, l’univers psychiatrique, avec sa déshumanisation, la désincarnation de ses institutions, constitue un miroir grossissant de la société, de la froideur glaçante de la guerre. Cette empreinte était là, le naufrage, le thème de l’eau, la noyade, l’écriture. Mes chansons ont aussi été composées durant les attentats de Charlie Hebdo. Ma mère est décédée le jour de la dernière de Mona… Tout s’est emmêlé, envahi par les eaux. J’étais habitée par ces émotions. Pour autant, ce spectacle, comme ce disque, constitue une quête de lumière…
 
En filigrane, se lit aussi l’héritage, ce que l’on transmet malgré soi ?
Bien sûr. Des événements historiques, la guerre, transforment radicalement chaque intimité familiale, laisse des empreintes sur les générations futures, des résonnances généalogiques, aux secousses larges. Ces événements nous dépassent. Or, aujourd’hui, lorsqu’un bébé sur une île en Grèce se trouve rationné avec un quart de ce qu’il lui faut pour vivre, je me demande quelle vision il aura de la société occidentale lorsqu’il grandira. À la place de ces enfants, je serais très en colère. Nous créons une bombe humaine, nous creusons notre propre tombe…

Mathias Malzieu (Dionysos) écrit de votre art : "Ce n’est pas de la musique, c’est de la vie"… Qu’en pensez-vous ?
C’est beau, c’est juste. J’ai toujours perçu la musique comme une expression physiologique qui colle à la peau, une vibration émotionnelle, intime, masquée parfois par un voile, ou plus à nue. Finalement toujours à nue…

Emily Loizeau Mona (Polydor/Universal Music) 2016

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