Anggun, l’élue des Français

Anggun, l’élue des Français
© paolo zambaldi

Entre une participation à l’Eurovision en mai prochain et la sortie de son cinquième album, Échos, le retour d’Anggun en France a des allures d’événement. Toujours avec grâce, la chanteuse d’origine indonésienne revient pour nous sur sa sélection à l’Eurovision 2012, sur son rapport "infidèle" à la langue française et aux Français, et sur la pudeur asiatique nichée dans ce nouvel opus plus personnel. Entretien

RFI Musique : Quelques jours après l’annonce, comment vivez-vous votre future participation à l’Eurovision ?
Anggun : Je ressens beaucoup de fierté, bien sûr, d’être "élue". Je trouve que France Télévisions a bien fait de choisir quelqu’un comme moi, issue d’une culture différente. Je me rends compte aussi que la France se divise en deux : ceux qui m’encouragent à chaque fois qu’ils me croisent, comme ces chauffeurs de taxi qui veulent "voter pour moi"… Je dois leur rappeler que ce n’est pas possible, mais qu’ils peuvent par contre voter contre l’Angleterre ! Et il y a ceux qui m’expliquent que c’est un événement ultra-ringard et que seules les chanteuses en fin de carrière y participent ! (Rires) Une chose est sûre, ce concours ne laisse pas inaperçu. Dommage qu’il ne soit pas plus important en France. Il l’est en Allemagne, en Suède ou en Angleterre.

J’essaie en tout cas de ne pas être prise par la pression. Après tout, c’est une compétition de chansons, pas d’interprètes. Je ne sais pas encore quel titre je vais chanter, mais j’ai un souhait particulier : ne pas chanter qu’en français ou en anglais, mais faire 70% de français et 30% d’anglais.

Et que répondez-vous à ceux qui veulent une prestation 100% francophone ?
Chanter dans notre langue, cela va de soi, mais il est important que dans les pays où l’on ne parle pas français, on puisse comprendre la chanson. Il serait un peu dommage de se priver de la langue anglaise. Les musiques françaises en anglais s’exportent très bien, voyez Daft Punk !
Et puis je ne suis pas cent pour cent française moi-même. Ma carrière a débuté avant mon arrivée en France et se poursuit dans le reste du monde en anglais. 

Ce nouvel opus est d’une facture variété rock plutôt classique, après un album de hip hop, Élévations, qui en a dérouté plus d’un…
Je pense qu’en France, on est très frileux ! C’est pour cela qu’Élévations n’a pas eu le succès qu’il méritait ici. Je suis encore très fière de cet album. Si j’avais été aux Etats-Unis, on m’aurait probablement félicité pour ce changement de cap. L’album avait d’ailleurs très bien marché en Asie (sept fois disque de platine, ndlr), mais le public d’ici n’aime pas trop lorsque l’on change.
Comme je veux absolument éviter que l’on me classifie, et que je suis infidèle, je suis revenu au rock avec Échos. C’est un peu un retour aux sources : je chantais du rock à mes débuts. Je voulais même faire du métal, mais j’ai changé d’avis plus tard (rires) ! L’homme de ma vie musicale s’appelle Trent Reznor, de Nine Inch Nails. Il ne le saura jamais, mais je pense que c’est un génie pur ! C’est pourquoi j’ai demandé à Pierre Jaconelli, mon producteur, de me faire plaisir sur une chanson, Promets-moi le ciel, en rajoutant des guitares très saturées.

Vous dites avoir fait avec Échos l’un de vos albums les plus personnels. Pourquoi ?
J’ai mis beaucoup d’histoires personnelles, sur toutes les chansons à vrai dire. Mais les textes ne sont pas pour autant purement autobiographiques. On se rend compte au final que tout est très romancé, même si le sens est là. Je parle de la mort de mon père, survenue il y a sept ans. Je suis un peu lente : j’ai besoin de temps, de distance pour parler des choses qui me tiennent à cœur. L’année du Serpent parle de ma pire année, 2001, pendant laquelle j’ai vécu une séparation douloureuse. Mais c’est une chanson remplie d’images, de symboles. Ma pudeur asiatique y est pour beaucoup, même si, normalement, elle m’interdirait de chanter ces sentiments et ces émotions, quels que soient les mots.

En quinze ans de carrière, comment votre relation à la langue française a-t-elle évolué ?
Disons que je suis un peu plus détendue aujourd’hui. Mais je ne maîtrise toujours pas parfaitement la langue ! Il est vrai que le français est très compliqué à faire sonner. J’ai dû réapprendre à chanter avec l’aide d’un coach vocal. Mes auteurs ont la consigne d’éviter certains mots quand il y a trop de "l" ou de "m", des sons que j’ai encore du mal à bien prononcer. Il y a beaucoup de gens que cela dérange. On se plaint de ne pas tout à fait comprendre ce que je chante. Mais je ne veux pas gommer mon accent. Cela fait partie de moi, de mon identité.

Anggun Échos (Warner Music France) 2011
En concert au Trianon (Paris) le 13 juin 2012