Le dernier ballet de Bashung

Le dernier ballet de Bashung

Chanter du Gainsbourg, Bashung en avait envie. A la demande du chorégraphe Jean-Claude Gallota, le chanteur de Gaby l'a fait. Une adaptation pour ballet de L'Homme à tête de chou plus tard, le chanteur qui devait occuper une place sur scène au milieu des danseurs voit son interprétation de l'album de 1976 fixée sur un CD. Marilou version "Gainshung" est d'une beauté planante. Les deux hommes avaient soigné Play blessures* et partagent une histoire faite d'angéliques mélodies et de démoniaques addictions, notamment pour cette légendaire shampouineuse aguicheuse.

La chanson Transit à Marilou sur L'Homme à tête de chou, classique de la pop orchestrale hexagonale, est une sorte de passage de témoin de Serge Gainsbourg à Alain Bashung qui revisite ici l'album de son aîné. Travailler pour la danse sur les dix textes de son meilleur compagnon de chanson semblait tellement naturel pour celui-ci que le disque s'impose de toute sa beauté, de toute sa force.

La maladie rongeait Bashung, le souffle venait à lui manquer mais il a fait le métier en artisan discipliné du rock'n'roll rendant un hommage au champion destroy. On peut voir une forme d'analogie, de boucle symbolique qui se referme dans le choix de Bashung de poser sa voix magnifique sur les historiettes de L'Homme à tête de chou. Gainsbourg utilisait le "parler-chanter" car il n'avait plus autant d'élan vocal pour monter dans les hauteurs, idem pour Bashung. La clope et la bouteille n'ayant jamais trop permis de garder des cordes intactes.

Au test de la double écoute, l'organe profond de l'Alsacien résonne et se confond avec celui de Serge. Les textes ronds du grand frère dans la voix d'Alain deviennent plus secs, plus atmosphériques, plus mats, plus martiaux aussi parfois. On sent pourtant Bashung dans la retenue. Il y a un profond respect et une forme de légèreté à ne pas chercher à se rapprocher de la version originale. Il n'aura fallu que quelques prises et deux jours d'enregistrement des voix de Bashung pour que le compositeur et arrangeur Denis Clavaizolle finalise ce magnifique projet.

Histoire sombre et joyeuse sonorité

Dans cette histoire sombre d'une rencontre entre un journaliste à scandale quadra en manque de sensations fortes et cette coiffeuse nymphomane, Alain Bashung épouse parfaitement ce champ sémantique cher à Gainsbourg (le premier ayant utilisé des jeux de mots sur le sexe avec Ma petite entreprise, Madame Rêve, Osez Joséphine ou Vénus) et habite particulièrement bien les habits du narrateur de ce concept-album.

Gainsbourg y contait cette histoire d'amour qui se termine mal comme on chuchoterait une poésie pour enfants. Marilou sous la neige dans la version gainsbourienne est un hit pop à la Eddy Mitchell, version La Dernière Séance. L'effort de Denis Clavaizolle a justement été de reproduire cette atmosphère voulue par l'auteur de la chanson, avec les chœurs de Morgane Imbeaud de Cocoon et quelques percussions et violon reliftant une sonorité déjà joyeuse il y a trente-cinq ans.

Dans la version de Lunatic asylum, Clavaizolle intègre les percus du musicien et réalisateur Jean Lamoot et laisse la trompette d'Erik Truffaz partir dans une folle conversation débridée avec Bashung. Le Marilou Reggae rappelle à quel point Bashung et Gainsbourg avaient aussi ceci de commun que leur voix pouvait se marier avec à peu près tout ce que la musique du vingtième siècle a pu produire d'excitant. L'analogie Bashung/Gainsbourg a des limites cependant car l'interprète de Gaby ! oh Gaby semble avoir connu l'apaisement avant de mourir et sa version de L'Homme à tête de chou arrive comme un point d'orgue sensible et heureux à une discographie et une filmographie quasi sans fausse-note.

*Play blessures, album d'Alain Bashung sorti en 1982

Alain Bashung L'Homme à tête de chou  (Barclay) 2011

David Glaser