Jérémie Renier dans la peau de Claude François

Jérémie Renier dans la peau de Claude François
Jerémie Renier dans le film <I>Cloclo</I> © DR

Le comédien belge Jérémie Renier incarne Claude François dans le film de Floriant Emilio Siri Cloclo. Jérémie Renier est interviewé par Pascal Paradou dans l'émision de RFI, Culture Vive (diffusion le 13/03/2012)

FI : Bonjour Jérémie Renier. J’avais envie de vous dire : "Bonjour Claude François".
Jérémie Renier :
S’il vous plaît, s’il vous plaît… (…)

Ne vous a-t-on jamais parlé de cette ressemblance ?
Il y a eu un premier projet, en fait, il y a plus de dix ans, avec un autre réalisateur, un projet qui ne s’est jamais fait. Et ce réalisateur est venu m’en parler. C’est vrai que du coup, j’étais un peu étonné, parce qu’on ne m’avait jamais parlé de cette ressemblance. Ça a un peu éveillé ma curiosité. J’ai acheté un bouquin avec des photos de Claude François. C’est vrai qu’il y a quelques airs, mais on est loin de ce qu’on voit dans le film. Il faut féliciter le travail de maquillage, le travail sur les perruques, le stylisme et puis, il y a aussi l’interprétation. Dans la vie, je lui ressemble moins.

Donc c’est une perruque ?
Plusieurs perruques. Plusieurs, parce qu’on voit toute son histoire, et donc il a eu pas de mal de coupes de cheveux différentes. Oui, il y a des perruques et il y a mes cheveux. Mais il y a eu un gros boulot de préparation pour voir quelles coupes on allait choisir !

Est-ce que vous connaissiez Claude François avant de faire le film, sachant que lorsqu’il meurt, en 78, vous n’êtes même pas né ?
Non, je ne le connaissais pas bien. J’avais un peu une image lisse, un peu éphémère, de ce chanteur de variété, qui avait un costume à paillettes. C’était même un peu ringard pour moi. Et donc du coup, je ne le connaissais pas réellement. J’avais deux trois tubes en tête. Mais pas plus que ça. On a abordé la préparation du film et c’est quand j’ai lu le scénario, que j’ai découvert le personnage qu’il était réellement. Beaucoup plus complexe, beaucoup plus moderne, beaucoup plus artiste que ce que je pensais. C'était fascinant d’ailleurs, parce que plus on rentrait dans le projet, plus je l’observais pour le bien du film, je me rendais compte de la richesse du personnage.

Donc sa vie vaut un film ?
Ah oui, oui ! Très vite même. Je crois que c’est l’envie du producteur et de tous, de se rendre compte à quel point sa vie, son destin, est un vrai destin de film, de cinéma.

Oui, parce qu’il meurt électrocuté – tout le monde s’en souvient – dans sa baignoire le 11 mars 78, mais sa vie entière n’a pas été tout à fait un chemin de roses. Et il y a une forme de malheur chez lui, qui est en partie, d’après le film en tout cas, lié à l’enfance, la figure du père.
Même lui en parle dans les interviews qu’il a laissées. D’une part, son enfance est très importante pour lui. C’était une enfance dorée. Il faisait partie de la bourgeoisie, là-bas en Egypte. Ils étaient bien logés, il y avait le soleil. C’était un souvenir très important. Ils sont expulsés d’Egypte, très violemment…

Le père travaille pour le Canal de Suez…
A l’époque, justement le gouvernement change. Donc il est éjecté d’Egypte. Il se retrouve à Monaco sans un sou, à devoir gérer son père qui se laisse mourir réellement, qui tombe dans l’alcoolémie, qui a abandonné, en fait, l'idée de vivre, qui ne mange plus, et une mère trop aimante, trop présente. En plus, elle est ingérable puisqu’elle claque tout l’argent qu’il y a, aux jeux. C’est lui qui d’un coup, doit prendre les choses en main, alors qu’il a à peine 16 ans. Je crois que oui, c’est une vraie brisure interne.

Et c’est un père qui est quand même très autoritaire, parce qu’il interdit à son fils, donc Claude François, de faire de la musique. Et si jamais il se hasarde sur ces chemins-là, il lui dit : "Je ne te parlerai plus". Et c’est ce qu’il va faire…
Durant trois ans, en fait, ils ne vont plus jamais se parler. Je crois que c’était forcément très violent parce qu’il avait une image… Enfin son père était très important pour lui, comme tout le monde. Et du coup, après ça… Imaginez trois ans sans parler à son père et jusqu’à sa mort, où il veut lui parler, et son père, lui, refuse. Donc oui, je crois qu’il y a une vraie blessure qui s’inscrit.

Alors dans le film, Jérémie Renier… Il y a une scène où vous n’apparaissez pas. Et pour cause, puisque Claude François doit avoir 7-8 ans, c’est sur une place en Egypte…Il apprend à jouer du tambour. C’est comme si ça voulait dire que sa musique est née là, au Moyen-Orient.
Sa musique est née au Moyen Orient et il le dit lui-même. Et c’est pour ça qu’il a baigné dans le rythme africain. Que ce soient les percussions, par exemple…il parait que là-bas, il y avait des haut-parleurs un peu partout qui diffusaient en permanence de la musique. Alors, c’est vrai qu’il a grandi avec une musique très rythmique ce qu’il a poursuivi et c’est ce qui l’a lancé vraiment. Pourquoi, en plus, ses chansons maintenant sont très présentes ? Parce qu’il a très vite compris que la musique allait devenir rythme.

Et d’ailleurs quand il arrive à Monaco, à 16-17 ans, il commence à faire du tambour, de la percussion, avant d’enregistrer un premier disque qui s’appelle le Nabout twist. Ça ne marche pas. Et puis il y aura ensuite Belles, belles, belles, qu’il va en partie écrire. En tout cas, il va corriger la version de Vline Buggy et là, commence la folle ascension de Claude François. Cloco qui fait donc la leçon à la parolière, alors qu’il n’est rien à cette époque-là…(…) Il était assez gonflé.
Je crois surtout qu'il ne lâchait rien. Et c’est ce qui fait que ça a marché. C’est peut-être un personnage, un chanteur qui n’avait pas, en tout cas, toutes les cartes. Il n’avait pas les meilleures cartes, mais qui a tout fait par le travail, avec persévérance…
Ce qui est très drôle, quand il est arrivé à Paris, il a fait le Nabout twist et il était en retard de "10 guerres" musicalement. Et en fait, après Belles, belles, belles, il a dépassé tout le monde et il était en avance sur tous à chaque fois. Il sortait des tubes. Il a fait quarante tubes, plus de 300 chansons. C’était un vrai artiste complet.

Mais est-ce qu’on peut dire, que c’est aussi un arriviste ? Quel serait le trait de caractère de Claude François, selon vous ?
Je crois que c’était quelqu’un de compliqué, complexe. Qui pouvait être tyrannique, jaloux, tenace, qui ne lâchait jamais l’affaire, qui a eu peur de redescendre, vu justement, le rapport qu’il a eu avec son père, le fait d’avoir tout perdu. Mais en même temps, généreux. Un artiste, un vrai artiste, un précurseur. Il y a beaucoup d’adjectifs.

C’est en tout cas quelqu’un qui se donne et qui se laisse presque engloutir. Et à cet égard, la première scène du film – et je trouve assez parlante – parce que vous êtes quasiment un Christ, enfin vous êtes comme ça, torse nu et vous vous lancez dans la foule les bras écartés et vous tombez, comme ça peu à peu au sol. Mais je trouve que ça raconte bien quand même ce que pouvait être la vie de Claude François.
Oui, je crois que c’est quelqu’un qui était dans la lumière. A force d'être dans la lumière, il a sombré et s'est fait engloutir par la foule, parce qu’il se donne complètement. C’est un artiste qui se donnait totalement à son métier, et trop, pour carrément se perdre.

Il est très excessif…
Oui. J’ai rencontré beaucoup de gens qui l’ont connu, forcément, après préparation du rôle, et tout le monde me disait que c’était un caractère compliqué, mais que franchement, ils en sortent vraiment grandis, parce qu’il était tellement exigeant envers lui donc envers les autres aussi, qu’il tirait tout le monde vers le haut professionnellement.

Quand je parlais d’excessif, c’est aussi cette histoire avec France Gall...
Oui, oui. Il était très excessif avec les femmes. Son rapport avec les femmes n’est pas évident. Je crois que la seule femme de sa vie, c’était sa mère et voilà. Au fur et à mesure, il y a une une grande fracture sentimentale avec sa première femme qui part avec Bécaud, il en a beaucoup souffert. Et après, il tombe amoureux des filles avec qui il vit, mais il les utilise d’une certaine façon. Je crois que c’était quelqu’un de jaloux, possessif. Donc je crois que ce n’était pas facile à vivre. (…)

Il quitte France Gall parce qu’elle remporte l’Eurovision. Il ne supporte pas son succès.
C’est extrême. Mais en même temps, on peut comprendre. Quand on est en couple, qu’il y en a un qui est plus dans la lumière que l’autre, ce n’est pas évident à gérer. Lui le gère très mal. Mais c’était comme ça, c’était quelqu’un qui avait peur. (…)

Comment vous avez travaillé pour ce film, Jérémie Renier. Je pense aux images en particulier. On voit Claude François dans une voiture, sortant de chez lui, du 16e arrondissement de Paris, et puis embrassant, saluant toutes les fans. Et à la télévision dans un documentaire, j'ai vu la même scène. Ça veut dire que vous avez dû regarder des heures et des heures de ce documentaire ?
Oui, oui. Le scénariste, le réalisateur forcément et moi aussi. C’est vrai que je me suis inspiré énormément d’archives et de documents, d’enregistrements audio. Grâce à la famille François, on a eut accès à tout ce qui était privé. J’ai lu beaucoup de biographies, etc. C’était fascinant. Et c’est vrai que cette scène est géniale. (…) Ça raconte bien le rapport qu'il avait avec ses fans, sa disponibilité. Si elles étaient si présentes, c'est parce qu'il était très avec ses fans.(…)

Dans le film, il y a aussi le côté chanteur, paillettes, costume rouge, bleu… Belle garde-robe… Mais il y a aussi le coté inventeur, tête-chercheuse, précurseur. Il y a une scène qui m’a beaucoup frappé parce que je ne savais pas comment étaient nées les Claudettes. Et c’est très intéressant parce que ça commence à Londres, dans un concert d'Otis Redding..
Oui. Il voit les danseuses blacks, danser. C’est Paul Lederman qui lui dit : "Ecoute, même si ça marche, il faut que tu te renouvelles sans cesse, pour pouvoir rester au top". Et en fait, il a cette idée de mettre des femmes autour de lui. Et au fur et à mesure, en plus des années, elles sont de plus en plus dénudées. Au début, les Claudettes sont quatre. Au fur et à mesure des années, ça augmente. Et en tout, je crois qu’il a eu 50 Claudettes différentes durant toute sa carrière.

Mais c’est aussi la première fois que des femmes noires apparaissent à la télévision française parce qu'il a fait beaucoup de télé…
Oui, il en a fait énormément. Et oui, c’est la première fois que des femmes de couleur apparaissent à l’écran.

Il y a plein de premières fois, comme ça. Il est le premier – je ne sais pas s’il le revendique de son vivant –à passer sous le bistouri des chirurgiens, par exemple, pour se refaire le nez.
Non, il ne le revendiquait pas, mais c’est le premier, oui. C’est marrant, mais je trouve qu’il y a un rapport avec Michael Jackson - on s’en est rendu compte, avec Florent Emilio Siri, le réalisateur - le problème paternel, le côté "il ne veut pas grandir, rester enfant", ce côté rythme, et aussi le fait d’avoir peur de vieillir, de se changer physiquement, de maîtriser son image et d’inventer de choses… Je trouve qu’il y a un lien assez proche avec Michaël Jackson.

Et puis il va inventer son label, il va créer un journal pour ses fans, pour les adolescents… Est-ce qu’on peut dire que d'une certaine façon, il est à la naissance de ce qui s’appelle le marketing aujourd’hui.
Oui. Moi, je pense qu’il avait très vite compris que pour tenir l’affiche, c’était lui qui devait maîtriser les medias. Il l’a très, très bien compris, en se mettant en avant, en achetant Podium et en se mettant en couverture de ce journal tout le temps. Il maîtrisait sa propre image. Il créait lui-même le mythe. C’est comme si aujourd’hui un acteur achetait le magazine Voici, et se mettait tous les jours en couverture. Il était très malin.
(…)

Le film Cloclo est coproduit par les enfants de Claude François. Est-ce que ça veut dire que ça a été un tournage sous haute surveillance, qu’il y a des choses qui ne pouvaient pas être dites ?
Non, non… Bien au contraire, parce qu’ils étaient producteurs associés. Ils n’avaient aucun droit si ce n'est celui de donner leur avis, mais si on voulait aller à l’encontre, on le faisait. Ils ont très bien compris, et très vite, même s’ils avaient des craintes au départ. Ils ont eu le courage de vite comprendre qu’on n’allait pas faire une hagiographie sur Claude François, ni un film à charge. Mais on allait raconter le personnage comme il étaitt réellement et je pense que même pour eux, ça devait être fort, parce qu’il s’est dit tellement de choses sur Claude François, ils l’ont peu connu. Maintenant, les enfants de Claude François ont quarante ans, ils ont eux-mêmes des enfants. Je crois que c’était le bon moment aussi, pour eux de parler de leur père.

En même temps, le film casse un peu le côté chanteur à minettes et raconte l'inventeur…
Ça redore l'image et puis surtout on dit la vérité. C’est ce qui est génial sur ce personnage, nous les premiers qui l’avons découvert, Florent – et moi, c’est qu’en fait on n’imaginait pas du tout un personnage comme ça. Moi je pensais qu’il était beaucoup plus lisse, beaucoup moins novateur qu’il ne l’était. Donc, c’était prenant. Et c’est génial qu’aujourd’hui on redécouvre un personnage qu’on pensait connaître, dans un film.

Le tournage – j’imagine – a dû vous demander beaucoup d’énergie ! Cet homme-là n’est pas quand même resté beaucoup dans son fauteuil !
Non, non… Malheureusement, je dois dire qu’il m’a un peu fatigué, épuisé. Mais il avait une énergie débordante. Sur scène. Sur les premières années de sa vie sur scène, il a une énergie, une patate ! Oui, il y a eu un gros travail de danse, de chant forcément.
(…)
Vous avez dû apprendre à danser !
Oui, oui, bien sûr.

Dans les soirées, ça doit être top !
J’ai beaucoup perdu ! Lui-même le disait, il faisait du sport, il courait pendant une heure tous les jours, c'était un sportif de haut niveau. Pour tenir sur scène, il fallait du souffle aussi, pour pouvoir chanter et danser et virevolter comme il faisait. Donc ça m'a demandé une vraie et grosse préparation physique. (…)

La chanson : c’est vous qui chantez dans le film ou non ?
Non. C’est la plupart de temps Claude François. Après, il y a des passages où c’est moi, d’autres où c'est un sosie vocal. On a refait tout ce qui est concert pour donner de la profondeur à la musique, à la voix. Mais j’ai dû les interpréter et je les chantais réellement. Et du coup, l’ingénieur du son a dressé le micro pour pouvoir capter ma voix et pour pouvoir en fait, passer de Claude François à ma voix, pour donner une crédibilité à tout ça.  (…)

35 millions d’albums vendus de son vivant presque autant depuis sa mort, est-ce que pour vous Cloclo, c’est de la nostalgie ou encore de l'actualité…
Il y a un côté nostalgie. Après, il très moderne encore, parce qu’il y a encore des jeunes, plus jeunes que moi qui écoutent du Cloclo, qui découvrent du Cloclo maintenant. Ça passe vraiment plusieurs générations. Et il a gagné son pari : c'était quelqu’un qui avait peur de retomber, et bien il est toujours présent.