L'univers de Rone

L'univers de Rone
Rone © T. Saccenti

Le jeune artiste français Rone dépasse sa timidité grâce à sa musique introspective et enfantine. Il accouche de son troisième album, Creatures, conçu avec d'autres musiciens, et tente une pop électronique en français. Mais son univers sonore si personnel est toujours bien présent, entre sons expérimentaux et arrangements délicats.

De l'Olympia à Facebook, en passant par le festival californien Coachella, les fans de Rone sont nombreux à le suivre. Si bien que le jeune espoir de la musique électronique française n'en est désormais plus vraiment un. Lui, qui a vendu 20.000 exemplaires de son second album, collabore avec Étienne Daho. Étonnant pour quelqu'un qui se dit "timide maladif" et que ses proches décrivent comme tête en l'air, discret et peu sûr de lui.

Né en 1980 d'une mère graphiste et d'un père avocat, élevé dans le XVIe arrondissement parisien, Erwan Castex est d'abord intéressé par l'image. Comme beaucoup de lycéens, il s'est essayé à la musique, piano ou saxo, sans trop persévérer. Pas de quoi épater une fille qui lui plaisait à laquelle il n'osait pas adresser la parole. Il se dirige naturellement vers des études de cinéma à l'université Sorbonne Nouvelle. Il crèche alors dans une chambre de bonne, sur les Grands Boulevards, en face du Rex Club, Mecque parisienne de l'électro. Son nom de scène est né d'une faute de frappe : celui qui se faisait appeler R.One, comme Erwan, son prénom, s'est vu rebaptisé Rone à l'occasion d'une soirée donnée au Bus Palladium, à Paris. Adieu donc son "blase" de graffeur (sa signature) qu'il utilisait au lycée.
 
Malade

Étudiant insomniaque, il préfère composer de la musique la nuit sur son ordinateur plutôt que de regarder des films. Un projet de court-métrage avorte, il décide d'envoyer trois morceaux de musique à trois labels. C'est la jeune maison de disque lyonnaise InFiné, cofondée par Agoria, qui décide de publier son premier maxi, Bora, en 2008… et de le faire jouer au Rex Club. L'étudiant timide se fait violence pour affronter le public. Il prend goût à la scène, même si elle le rend à chaque fois malade. Elle le rassure par rapport aux doutes qui l'assaillent parfois, seul en studio.

 
Sa musique semble à son image : introspective, mélancolique, contemplative… Erwan a écouté beaucoup de jazz, puis beaucoup de rap, avant de découvrir les artistes du mythique label britannique Warp : Aphex Twin, Autechre, Plaid, Boards of Canada… Toute une clique d'expérimentateurs dont la musique électronique est très éloignée des pistes de danse, voire déroutante.
 
Rone les perçoit comme des extraterrestres et des figures tutélaires. Il sort très vite son premier album, Spanish Breakfast, en 2009, car il a de nombreux titres rangés dans ses disques durs. Les ambiances éthérées, les sons électroniques presque organiques et les mélodies enfantines de Rone conquièrent les curieux.
 
Berlin
 
Pour son second album, adieu la chambre de bonne et les nuits blanches, il finit par trouver un studio… en dessous des bureaux parisiens de son label. Une mauvaise idée selon lui, car il a l'impression d'être au boulot, avec des collègues et la machine à café. C'est pourquoi Erwan décide de s'expatrier pendant trois ans à Berlin, où il compose son second opus, Tohu-Bohu (2012).
 
Après trois mois de boulimie musicale au son techno du Berghain, le fameux club berlinois, Rone revient à son univers musical, si loin de ces rythmes effrénés. Suite à une nuit blanche dans ce club, le jeune Français se balade sur la piste enneigée de l'ancien aéroport de Tempelhof, en face duquel il habite. Cela lui inspire son premier titre éponyme, Tempelhof. Si l'album qui suit séduit le public, la critique lui reproche parfois un son un peu daté et une musique un peu trop naïve. Physique d'éternel adolescent, bouille ronde comme ses lunettes, dents du bonheur et sourire communicatif, Erwan s'est pourtant émancipé à l'Est et se voit un peu plus comme un artiste.
 
Solitude

Les images sont toujours importantes dans sa musique, outre celles qui naissent dans l'imaginaire de l'auditeur. Pochettes, clips, concerts… tout un univers visuel accompagne l'univers sonore de Rone. Avec Spanish Breakfast, un personnage (Erwan?) se faisait voler ses lunettes rondes par un lapin échappé d'Alice au Pays des Merveilles, et chaque clip contait une histoire.

 
Après deux albums, l'illustrateur et réalisateur Vladimir Mavounia-Kouka a laissé sa place à Aurélie Bois, alias Lili Wood, la compagne d'Erwan. Rone est toujours à l'ouest, mais plus dans le chic XVIe. Le couple vit vers Dreux, à 80 km de Paris, où ils ont eu une petite fille en décembre 2013. Comme la maman, le bébé a participé au troisième album de son papa.

Rone cite volontiers Flaubert pour expliquer sa vie actuelle : "Soyez réglé dans votre vie et ordinaire comme un bourgeois, afin d'être violent et original dans vos œuvres." Mais l'artiste n'est plus l'autiste qu'il laissait apercevoir.
 
Son troisième album, Creatures, a convié de nombreux invités, comme Étienne Daho, qui chante Mortelle, François Marry de Frànçois and the Atlas Mountain sur Quitter la Ville, le violoncelliste Gaspar Claus ou le guitariste américain de The National. Après avoir longtemps travaillé seul, Rone a décidé d'échanger sans trop vraiment changer. "Je tenais à ce que Creatures soit un disque moins autocentré, plus ouvert sur les rencontres, et conçu de manière quasi collective. Mais aujourd'hui, curieusement, j'ai la sensation que c'est mon disque le plus intime" explique-t-il. Il avoue cependant que manquer de solitude pour créer l'inquiète davantage que la solitude elle-même…

Rone Creatures (InFiné) 2015
Site officiel de Rone
Page Facebook de Rone

A écouter : la session live avec Rone dans La Bande Passante (07/05/2015)