Expéditions sonores

Expéditions sonores
Thylacine © D. Ctikorsky

Désir de quitter son studio, de raconter un voyage ou de favoriser des rencontres. Quelques musiciens ont décidé de sortir des sentiers battus, à l'instar de Molécule ou Thylacine, l'un sur un chalutier, l'autre dans le Transsibérien.

Pour l'un, son studio fut un bateau, pour l'autre un train. Tous deux sont des compositeurs de musique électronique, plus habitués des home-studios que des bœufs entre musiciens. Peut-être est-ce l'une des raisons qui les ont poussés à entamer un voyage pour trouver l'inspiration.

Nombreux sont les musiciens partis chercher cette inspiration dans d'autres contrées, de David Bowie à Berlin à Serge Gainsbourg en Jamaïque, en passant par le projet African Expedisound, ou plus récemment Chassol en Inde et en Martinique.

Thylacine a pris le plus long train du monde, le Transsibérien russe, de Moscou à Vladivostok, soit 13 jours de voyage et 9288 kilomètres. Installé dans une cabine avec ordinateur et claviers, son défi était de composer au moins six titres durant ce périple, il arrivera en Sibérie avec douze maquettes sur son disque dur.
 
Mobile et immobile

"C'est facile de faire de la musique dans un train : tu restes immobile, comme dans une bulle, mais tu es en mouvement, spectateur des gens et des paysages qui défilent. Peut-être que mon passage aux beaux-arts m'a appris que les contraintes sont souvent stimulantes pour créer. Et que la façon de faire peut être aussi intéressante que le résultat."  
 

William Rézé, alias Thylacine, 23 ans, n'était pas seul à s'embarquer à bord du Transsibérien. Une équipe de tournage de trois personnes et un interprète lui ont permis d'être filmé et de rencontrer la population locale, avec laquelle des échanges ―notamment musicaux― ont eu lieu. Il a par exemple, enregistré des chanteuses que l'on entend sur le titre Belobezvodnoe ou un chaman près du lac Baïkal sur Chaman, mais aussi des sons de gare, de train et même de la mer du Japon au terme de son voyage.
 
Huis clos
 
C'est en mer que Romain Delahaye, alias Molécule, a passé 34 jours sans escale à bord d'un chalutier de pêche qui naviguait autour de l'Irlande. "Mon rêve : créer en plein océan une musique au plus proche de la tempête"  explique-t-il. S'il était le soixantième membre d'équipage du navire Joseph Roty II, Molécule n'a pas puisé son inspiration dans des rencontres, mais dans les sons métalliques et mécaniques du navire ou dans les bruits des éléments déchaînés.
 
Sa techno pourrait venir d'outre-Atlantique, sombre, implacable et inquiétante, elle ferait la bande-son idéale de Leviathan, cet enivrant documentaire muet sur un chalutier (Castaing-Taylor et Paravel, 2013).
 
Les deux musiciens de home-studios ont sorti leurs micros pour enregistrer les sons qui les environnaient, à la façon du field recording pratiqué par Luc Ferrari ou Geir Jenssen. La musique de Transsiberian est à la fois électronique et organique, souvent ponctuée de voix, allègre et mélancolique, cousine éloignée de la techno germanique.
 

Thylacine, comme Molécule, a photographié et filmé son périple créateur. Le loup de mer solitaire en a tiré un pavé de 336 pages accompagné de son disque (60° 43 Nord), essentiellement illustré de photos du chalutier et de l'océan. Des images d'étendues d'eau qui évoquent les imposantes photos du Polonais Janek Zamoyski, prises elles-aussi dans l'Atlantique (Heave Away). Muni d'une caméra, Romain Delahaye a filmé son odyssée, mêlant images et sons, brisant un peu l'impression d'extrême isolement qui baigne ses photos et ses compositions, huis clos entre l'homme, la nature et la machine.

 
Dire et montrer  
 
Le documentaire Transsiberian est diffusé sous forme de 10 épisodes, coproduit par France Télévisions. L'équipe quitte le mythique train pour faire la rencontre de Russes et découvrir leurs rites ou leur quotidien. Livre, photos, documentaire… Ces deux projets se singularisent dans la façon de proposer un album et d'illustrer la musique. Des images qui nourrissent déjà les concerts des deux artistes, lesquels ont un voyage à raconter aux journalistes, bien que Molécule ait choisi le silence radio. Ces deux projets battent en brèche l'idée selon laquelle l'électro n'a rien à dire ni rien à montrer. Thylacine conclut  "Parce qu'il est né de rencontres et d'ambiances, on peut dire que c'est mon album le moins personnel. Mais cela me paraît désormais difficile de revenir composer en studio après cette expérience !"
 
 
Thylacine Transsiberian (Intuitive Records) 2015
Molecule 6043'nord (Miss) 2015
Page Facebook de Thylacine
Page Facebook de Molecule

Le documentaire sur Thylacine
Le documentaire sur
Molécule