Chassol, soleil noir

Chassol, soleil noir
Chassol © L. Canadas

En une poignée d’année et une paire de disques, Christophe Chassol s’est imposé comme l’un des talents originaux, synonymes de renouveau. S’il a déjà œuvré pour d’autres, notamment Phoenix, Solal et Sébastien Tellier, le pianiste, compositeur et chef d’orchestre a signé ses propres recueils, des objets filmiques et musicaux en formes de bandes son originales, qu’il nomme "ultrascore". Après La Nouvelle-Orléans et l’Inde, le troisième volet de ses aventures l’emmène en Martinique, le pays de ses origines. Un résultat lumineux que les Parisiens ont pu découvrir, dès janvier, en avant-première à la Gaité Lyrique.

RFI Musique : Vous connaissez bien la Martinique, et malgré tout avez-vous eu le sentiment de la redécouvrir avec cette expérience ?
Chassol : J'ai le sentiment que placer son œil derrière une caméra induit nécessairement une lecture nouvelle de ce qu'il y a devant. Donc oui, j'ai vu l’île que je connais - à ma façon - depuis petit, avec un nouvel œil : celui de la caméra.

Comment avez-vous travaillé sur place ? Que cherchiez-vous à construire ?
Nous sommes partis à quatre : Johann Levasseur au son, Marie-France Barrier à la caméra et Cyril Vessier de Tricatel à la production exécutive et "driver". Nous étions basés dans le sud, dans une des maisons que loue ma tante Josiane Burdy, à deux pas de la plage de l'Anse Figuier. J'ai jalonné nos deux semaines de tournage de quelques rendez-vous, tout en nous laissant assez de place dans l’emploi du temps pour les rencontres spontanées et la possibilité d’errer. Simone Lagrand, une poétesse antillaise, m’a fourni beaucoup de ses contacts.
 

Vous aviez revu vos classiques ?

J’avais "préparé" en relisant sur l’histoire des Antilles. J’ai visionné quelques docs sur Eugène Mona, Aimé Césaire, la musique antillaise et ses acteurs... J’ai relu Frantz Fanon, un peu de Glissant et de Chamoiseau, réécouté des groupes comme La Perfecta, Malavoi ou JM Harmony… J’avais aussi testé en amont des harmonisations de vidéos du carnaval, glanées sur Youtube. Nous avons essayé de construire le film que j’avais en tête sachant que la matière que nous allions ramener serait forcément différente et plus dense que ce qui était prévu. J’avais en tête de construire ma vision d’une folk antillaise.
 
Justement, la musique a-t-elle guidé la construction du film ? Ou est-ce l’inverse ?
C’est bien entendu un peu des deux. C’est-à-dire que c’est à proprement parler le montage des images sonores qui construit le film et va définir les choix harmoniques et visuels. Mais il est certain que lors du tournage ce qui nous occupe, c'est filmer les sons.
 
La boucle, la réitération est l’un des axes majeurs de votre travail. La mélodie en est une autre. Avez-vous retrouvé ces deux qualités dans le chant et les tambours martiniquais ? Et comment en avez-vous joué ?
C’est une question très intéressante et dont la réponse peut se trouver dans la façon dont j’ai abordé la restitution de notre tournage du carnaval. J’ai d’abord sélectionné plusieurs courts motifs d’un même groupe de percussions - VK Band - en les montant de façon chronologique et obtenant ainsi une première suite de motifs rythmiques. Puis, j’ai "mélodifié" chaque frappe, chaque caisse claire, grosse caisse, ti bwa, shakers ou sifflement le plus objectivement possible, en trouvant la note qu’ils émettaient et en l’enregistrant en synchro, obtenant une nouvelle suite de mélodies. J’ai ensuite "loopé", bouclé ou multiplié certaines de ces "cellules et terminé en orchestrant et harmonisant le tout par un choix d’accords qui constitue pour moi le véritable moment de la composition. Donc oui, j’ai retrouvé la boucle et la mélodie dans les percussions du carnaval, mais ces qualités se retrouvent dans n’importe quelle musique percussive.
 

Dans votre film, comme dans la musique, vous avez saisi les fondements les plus profonds de l’antillanité, et vous les projetez dans un ailleurs, un autre monde, presque surréaliste. En quoi les îles de monsieur Glissant sont des terres "poétiques"?

Le "tout-monde" de Glissant me parle bien en ce sens que dans mon travail d’harmonisation, "tout-lieu", "tout-son" m’intéresse, car l’harmonisation n’a besoin que d’une seule note comme matière première… Et nous sommes un tout, une seule boule, de la poussière d’étoiles... Le film s’appelle d’ailleurs Big Sun et j’ai regardé pas mal de docs grand public sur le soleil pour écrire la phrase d’introduction du film.
 
Big Sun, c’est aussi une allusion au Big Fun de Miles Davis. Qu’avez-vous retenu de ce disque référentiel ?
L’ironie de son titre et le fait qu’un producteur commeTeo Macero puisse considérer les sessions d’enregistrement de Miles comme de la matière à sculpter.
 
Dans ce dispositif, que représente finalement le carnaval ? Un aboutissement ? le ravissement du travestissement ?
Le carnaval est en effet une sorte d’aboutissement, en tout cas chronologique dans le film. Un genre de somme, du type : Nature + Culture = Carnaval. Je n’étais jamais allé aux Antilles à ce moment et je savais que ce grand retournement me montrerait quelque chose de l’île que je soupçonnais, mais que je n’avais jamais rencontré. En plein débat sur le mariage gay, j’avais aussi envie de voir une société que je sais pouvoir être bien machiste et intolérante parfois se travestir : c’était rassurant ! C’était aussi et surtout un désir profond d’harmoniser les subtiles polyrythmies antillaises.
 
Le film prend un nouvel écho sur scène. Quelle est la place laissée à l’improvisation ?
J’ai coutume de dire qu’il y a autant de Do majeurs que de personnes pour les jouer. Donc malgré une partition très précise et encadrée par la chronologie du film, plus le batteur Lawrence Claiset moi-même la jouons, plus nous rentrons dedans et plus nous pouvons jouer autour et interpréter nos Do majeurs différemment à chaque concert.
 

Chassol film-disque Big Sun (Tricatel) 2015
Site officiel de Chassol
Page Facebook de Chassol

A écouter : la session live dans Musique du Monde (11/10/2014)

En concert à l'Européen à Paris, le 11 mai.