Francis Bebey, l’aîné des Africains

Francis Bebey, l’aîné des Africains
© pierre rené-worms

Le chanteur, multi-instrumentiste et agitateur culturel camerounais Francis Bebey a disparu il y a tout juste dix ans. RFI musique revient sur le parcours de cet artiste exceptionnel.

Francis Bebey était un poète. Chanteur, compositeur, romancier, multi-instrumentiste, conteur, il avait des douceurs de vieux sage et des rêves de jeune homme, des élans émerveillés et des accès de réalisme dru. Il était le poète de la flûte pygmée chargée de mystères sylvestres et de senteurs nocturnes. Il était aussi poète de la sanza (le lamellophone de métal de l'Afrique noire) et de la guitare, avec dans son jeu du Baden Powell comme du Narciso Yepes, des usages qui évoquent le balafon comme de belles brusqueries rythmiques. Il chantait de légers sanglots, des nostalgies, des rires, des tendresses, des solitudes que la malice parfois allume, complice et attendrissante.

Né au Cameroun en 1929, il est le fils d'un pasteur baptiste qui joue à l’harmonium ou à l’accordéon des cantiques de Bach et de Haendel. Enfant d’un village à la périphérie de Douala, il est fasciné par un voisin qui, "la nuit, jouait d'instruments dont on disait qu'ils appelaient le diable, nous avait-il raconté. Alors il ne fallait pas écouter cet homme-là. Mais notre case était juste de l'autre côté de la rue. Comme il jouait tard la nuit et que les cases étaient ouvertes à tous les vents, je profitais du sommeil de mes parents pour aller l’écouter. Si je me faisais prendre, j’avais droit à une raclée, évidemment." Il découvre avec cet homme la sanza ou l’arc à bouche, instruments simples mais aux possibilités infinies.

"Je ne voulais pas devenir ingénieur, professeur ou médecin, mais je voulais être musicien. Or ce n'était pas perçu comme un métier. Beaucoup de gens faisaient de la musique et ce n’était le métier de personne. J'ai donc fait des études d'anglais pour devenir professeur. Et je me suis rendu compte que, puisque je n'avais jamais aimé l'école, je ne pourrais jamais être un bon professeur." Il fait mille détours : il étudie le journalisme et les métiers de la radio aux États-Unis, participe à la création d’une radio au Ghana (où on lui fait comprendre que l’on n’a pas besoin de journalistes trop libres), revient à Paris où il travaille à la Sorafom (Société de radiodiffusion de la France d’outre-mer, qui deviendra plus tard RFI) avant d’entrer à l’Unesco où il forme des cadres et des techniciens pour les radios de pays du Tiers Monde et dirige une collection de disques de musiques traditionnelles. En même temps, il écrit des romans, des essais sur la musique africaine et, "dès que je trouvais trois sous et un studio, même dans des conditions techniques difficiles, je faisais un disque".

Une carrière devant soi

Las de se battre contre la bureaucratie et l’inertie, avide de musique et de création, il quitte l’Unesco en 1974 pour se consacrer à plein temps à sa carrière de chanteur. Alors que, partout sur le continent africain et dans les diasporas installées en Europe, on se livre à la course aux armements dans l’instrumentation électrique et l’ampleur de l’effectif des orchestres, Francis Bebey aime les instruments simples et les enregistrements acoustiques. Il se passionne pour la flûte pygmée à une note alors que la plupart de ses pairs, au même moment, s’engouent des claviers électroniques.

Il est d'une étonnante prolixité, enregistrant au total plus d’une trentaine d’albums, qui lui apportent quelques très visibles succès sur le marché français et francophone comme Agatha ou La Condition masculine. Mais, à l’aube du nouveau millénaire, il compose aussi pour le Kronos Quartet ou écrit une pièce pour violoncelle et sanza sur une commande de la violoncelliste française Sonia Wieder-Atherton. Ce faisant, il refuse de se poser en porte-drapeau du Cameroun ou de l’Afrique. Il nous avait ainsi confié, à la sortie de son remarquable album Lambaréné-Schweitzer, en 1993 : "Chez quelques-uns, je suis énervé par l’appropriation de musiques non africaines que l’on fait passer pour africaine. Qu'on ait l'humilité de dire 'c'est ma musique à moi', et non 'c’est de la musique africaine', uniquement parce qu’elle est jouée par un Africain." Les Africains d'aujourd'hui ne sont pas ceux d'il y a cinq cents ans. Ils sont des hybrides, qu'ils le veuillent ou non. Je fais depuis des années une musique africaine qui n'est pas forcément celle que le commerce a retenue et qui cependant me représente le plus fidèlement possible – un homme né dans une ville, et qui a ses racines dans des villages d'Afrique."

Reconnu par ses cadets comme un pionnier, siégeant au Haut conseil de la francophonie, aussi souvent invité par des universités que par des festivals de world music, Francis Bebey ne cachait pas que ses chansons devaient parfois autant à Georges Brassens ou à la musique classique européenne qu’à ses racines africaines. En ce sens, il avait été un des premiers à définir une voie médiane entre l’assimilation culturelle et la référence à une sorte d’absolu identitaire africain. La musique née de ce chemin singulier est charmeuse, émouvante, diverse, souriante. Et elle reste une des plus singulières qui ait éclos depuis les décolonisations africaines.

 
Coffret Francis Bebey, la belle époque (Celluloïd/coédition RFI) 2011
Livret signé Kidi Bebey et Olivier Rogez. les photos qui illustrent cet articles sont extraites de ce coffret. 
En vente à partir du 15 juin sur La boutique de RFI