Ibrahim Djo Experience

Ibrahim Djo Experience
© l. philippon

A Aguel’Hoc, une petite ville au nord du Mali, la route de Paul (guitariste) et Nicolas (batteur) croise en 2005, celle d’Ibrahim, un guitariste et chanteur touareg biberonné au son de Tinariwen.

Depuis, après maints allers-retours entre France et Mali, la coopération se poursuit au beau fixe, entre blues du désert et jazz-rock. En résulte Azeman, un premier disque enthousiasmant.

2005, village de Soubès dans l’Hérault : Nicolas et Paul, 16 ans, s’apprêtent à sécher les cours une quinzaine de jours, pour s’envoler avec quelques copains au Mali, dans la région montagneuse de l’Adrar des Ifoghas, au nord du pays. Avec l’aide de deux animateurs du centre de loisir, ils ont mûrement préparé ce voyage culturel pendant deux ans, direction la petite ville d’Aguel’Hoc : recherche de subventions, de soutiens associatifs... Les voici fin prêts à vivre l’aventure !

En plein désert, dans une bourgade de quelques 8000 âmes, sans eau ni électricité, les dix ados français débarquent. "Vraiment roots...", se rappellent les garçons. En cette terre touarègue, l’histoire démarre par une fête. Le jour de leur arrivée, les habitants jouent de la musique. Coup de foudre pour Nicolas et Paul, respectivement batteur et guitariste. "Dès les premières notes, nous avons été intrigués par leur façon de jouer", explique ce dernier. "On n’avait jamais entendu ces sons-là, et tout de suite, on a souhaité qu’ils nous enseignent leurs secrets... On a essayé, difficilement au début, de jouer avec eux".

Parmi les musiciens locaux, ils rencontrent notamment Ibrahim Djo, guitariste de 25, 30 ou peut-être 35 ans. Dans les années 1990, alors que sévit la rébellion touarègue, ce jeune d’Aguel’Hoc, exilé avec ses parents en Algérie, se gave de la musique de ses héros, les rebelles du désert, ses compatriotes Tinariwen. Sur son poste, leurs cassettes tournent en boucle. Trop jeune pour rejoindre les rangs armés, l’adolescent décide de contribuer au mouvement par la musique. Sur une guitare de fortune – un bidon, sur lequel il fixe trois câbles de frein de vélo – Ibrahim diffuse ses messages. De retour à Aguel’Hoc, il achète un véritable instrument, et essaime son blues du désert dans les fêtes et les mariages.

La musique, l’amitié, la vie

Deux ans plus tard : "Allô Nico ? Tu te souviens d’Ibrahim ? Eh bien, il est ici en France. On joue demain en première partie de Tinariwen. T’assures la batterie ?" La scène se passe en 2007, après que Paul soit reparti au Mali, ait resserré les liens avec Ibrahim, puis fondé l’association Targuie, pour soutenir leur projet.

Sans préparation ni répertoire, ils assurent le show et embrasent le public, grâce à l’énergie du Touareg, qui saute, tournoie, virevolte. S’ensuit alors un périple musical en allers-retours entre France et Mali, où chacun essaie de connaître l’autre. Galères sans fin sur les rythmes alambiqués, demandes de visas, recherches de fonds, discussions sous la tente, thés brûlants, répétitions interminables... au fil du temps, l’amitié se dessine : "Entre deux sessions de musique, Ibrahim nous raconte les histoires de son village, sa conception de la vie... Il a un vrai don pour la narration", exprime Nicolas.

Progressivement, les musiques aussi se rapprochent, pour fusionner le groove occidental des garçons, rejoints par Andrew à la basse, et le son de sable et de révolte d’Ibrahim. "Notre démarche, c’était d’abord d’apprendre à jouer comme les Touaregs, du moins dans le rythme, pour ensuite amener d’autres couleurs", explique Paul, appuyé par Nicolas : "On voulait trouver une esthétique qui mélange notre musique et la sienne, avec bon goût de préférence."

Ibrahim apporte donc ses compositions, ses textes en forme de paraboles, des joyaux poétiques, où il parle de son peuple, de son village, de la société touarègue, d’amour, de respect... et les garçons arrangent. En résulte cette formation originale, l’Ibrahim Djo Experience, en clin d’œil au groupe de Jimi Hendrix, que le Malien écoute en boucle depuis que ses jeunes acolytes lui ont fait découvrir : un art aux horizons ouverts, qui expérimente l’échange, la rencontre, la complicité, et l’enthousiasme avec un public toujours conquis.

Au temps de...

Produit par Targuie sur le label Reaktion (Bambino, Terakaft, Nabil Othmani...), leur premier disque, enregistré en une petite semaine dans le Sud de la France, vient donc saluer cinq ans d’aventure commune. Azeman, son titre, exprime en tamasheq la "notion de temps", mais aussi une période précise qui hante les mémoires (temps des sécheresses, temps des amours...). "Ce mot retrace bien ce que dit Ibrahim dans ses chansons", note Laurence Philippon, leur manager. "A savoir : que si les Touaregs prennent aujourd’hui le chemin de la modernité, ils ne doivent pas pour autant oublier ce temps des traditions, des repères et des codes sociaux : une base sur laquelle se construit l’avenir". Avec cette confrontation pleine de respect entre blues malien et sonorités jazz-rock, l’essentiel d’Azeman niche ailleurs : dans cette bonne humeur communicative, cette joie ensoleillée qui retrace l’histoire d’un échange au beau fixe et d’un véritable partage. Un disque réjouissant.  

Ibrahim Djo Experience (Targuie/Reaktion) 2011