Jasser Haj Youssef, la vie au long cours

Jasser Haj Youssef
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A mi-chemin entre musique arabe, musique classique occidentale et jazz, le violoniste virtuose, le Tunisien Jasser Haj Youssef, remarqué notamment aux côtés de Youssou N’Dour, Barbara Hendricks ou Sœur Marie Keyrouz, sort aujourd’hui son premier disque, Sira. Retour sur l’itinéraire d’un musicien prodige, édité par RFI.

 

En arabe classique, Sira signifie "la biographie" ; en arabe dialectal, le mot désigne "l’histoire" ou "le parcours" ; en bambara, "la route". Nul titre ne pouvait aussi bien illustrer ce premier album du violoniste virtuose, le Tunisien Jasser Haj Youssef, édité par RFI, que ce vocable métaphorique. Ses seize pistes, entre musique arabe, classique et jazz, content son aventure, et la complexité de sa quête musicale. Remontons le fil…

Des premiers pas classiques
 

Tout commence en 1980, à Monastir, en Tunisie. Au pied du berceau de Jasser, un don de fée, le cadeau d’un ami proche de son père, attend que l’enfant grandisse : c’est un violon. "A la maison, il y’avait un piano, des flûtes, la clarinette de mon père, un oud… Mais le violon, c’était le mien. Personne n’avait le droit de le toucher. Voilà pourquoi j’ai choisi cet instrument", se rappelle le jeune homme.

 
Son éducation musicale n’attend pas. Dès ses premiers pas, il frotte ses oreilles aux meilleurs sons : concert à trois ans, celui de la diva tunisienne Choubeila Rached, avec laquelle il jouera en 2000 ; sensibilisation quotidienne par son père ethnomusicologue, aux musiques traditionnelles de Tunisie ; apprentissage, en culotte courte, de ses premiers coups d’archer sous l’égide d’un maître sévère, colérique et rigoureux…
 
Au Centre Culturel, un orchestre d’une quinzaine de gamins (violons, claviers, percussions, violoncelles, qanuns, etc.) apprend la musique à la dur, par l’oralité. En parallèle, il suit des cours de violon arabe au conservatoire, déchiffre des partitions, apprend les modes, les maqâms…
 

Titulaire de son Diplôme de Musique et du baccalauréat, il intègre, à l’Institut Supérieur de Musique de Sousse, la classe de violon classique occidental de la Roumaine Elena Pirvu. Sous la houlette de cette femme autoritaire, au caractère bien trempé, il perfectionne d’autres techniques (les glissendi, les "flageolets"…), joue de la musique de chambre, Brahms et Mozart, avec délice.

 
Le jazz ou la liberté
 
Mais durant tous ces apprentissages, en parallèle de sa passion pour les musiques orientales (la musique indienne, le raï…), un autre son l’appelle, irrésistible, celui de la liberté, qu’il nomme "jazz". "Je pensais naïvement ce style dépourvu de règles, sans carcan. C’était faux bien sûr, car il y a des structures d’improvisation, des références… Mais j’étais fasciné par son côté sauvage ! J’ai commencé à lire l’histoire du jazz en arabe, la plus belle des aventures !" 
 
A l’Université de Musicologie de Sousse, son mémoire de maîtrise porte sur les rapports entre jazz et musiques traditionnelles arabes. Au gré de ses recherches, il découvre des "blues notes" dans les musiques de sa région, perçoit des similitudes rythmiques ou de texture sonore, qu’il explique historiquement…
 
Quant à son jeu, désormais, il s’adapte à tout. Aux côtés de Sœur Marie Keyrouz, il joue du violon oriental, avec un son occidental ; accompagnant Youssou N’Dour, il imite le riti (violon monocorde), avec une viole d’amour pour la BO de Kirikou. Avec Didier Lockwood, il projette de réaliser un film sur les violons du monde entier, à la rencontre des maîtres de l’instrument. Barbara Hendricks, Bratsch, Cheikha Rimitti… les grands noms émaillent son CV de violoniste.
 
Mais son grand projet le préoccupe toujours. Débarqué à Paris, il passe des week-ends entiers avec le tromboniste de jazz Geoffroy de Masure, à traquer des connexions ; sans relâche, il étudie les couleurs rythmiques, harmoniques de ses aînés et pairs, qui mêlent, comme lui, jazz et musique arabe (Toufic Farroukh, Nguyen Lê, Karim Ziad…). A l’Université Paris VIII, il entame une thèse sur le sujet.
 
Sira, la somme
 

Et voici finalement Sira, ce disque synthèse de toutes ses histoires, qui pourrait s’installer pile entre Bach, Coltrane, et la musique arabe. En toute subtilité, Jasser passe d’un style à l’autre avec une intelligence précise et une grande virtuosité. Dans Sira, il y a seize titres, des interludes et des morceaux plus développés, fort différents les uns des autres, qui montrent toute l’étendue de son talent. "Cet album m’a pris des années de recherche : chaque morceau pourrait être un projet en soi", explique-t-il.

 
Sa recherche incessante se lit ainsi dans la pertinence d’arrangements dénués de toute facilité : une exigence de chaque instant qui n’empêche pas le plaisir et ce lâcher-prise, digne d’une grande maîtrise, d’affleurer sur plus d’un titre.
 
Et puis, il y a cette alchimie d’une équipe soudée (Gaël Cadoux au piano, Christophe Walemme à la contrebasse, Arnaud Dolmen à la batterie…) sur lequel surfent les échappées-belles vocales du grand David Linx. Enfin, surgit, lumineux, le son de Jasser : un son profond, empreint de souffle, animé, pas très éloigné de la voix, qui laisse deviner tout le charisme musical du garçon. Un caractère fort, radieux, infiniment présent lorsqu’il joue de la viole d’amour, cet instrument baroque au son rond, qu’il utilise dans son univers si particulier.
 
Sira, c’est donc cette route sur laquelle se situe Jasser : le résumé de toutes ses aventures, la fin, autant qu’un début, forcément prometteur…
Jasser Haj Youssef invité de l'émission Vous m'en direz des nouvelles ! 23/11/12