Mali, indispensable culture

Mali, indispensable culture
Les Ambassadeurs

Dans les années 60, la construction de la nation malienne s’est appuyée sur son matériau le plus solide : la culture. Instrumentistes de renom et jeunes artistes dopés par l’enthousiasme de l’époque ont rénové le patrimoine culturel traditionnel et inventé ensemble un son nouveau, électrique et mondialisé.

Au Mali, la musique est un trésor national, qui se transmet depuis plusieurs siècles de génération en génération. Ancrée dans les mémoires de plusieurs familles comme les Kouyaté ou les Diabaté, la tradition musicale renferme les codes les plus intimes de la société. A l’indépendance et jusqu’à la fin des années 70, l’affirmation d’une identité malienne passe nécessairement par la culture et permet l’émergence de sonorités totalement inédites, qui placent le Mali au cœur de la révolution "tradi-moderne".

Unité culturelle
A l’indépendance, après la chute de la brève fédération Sénégal-Mali, le 22 septembre 1960, Modibo Keita, comme son voisin guinéen Sékou Touré, met très rapidement sur pied l’orchestre national "A" de la République du Mali, puis le "B" et le "C". Ces formations ont pour objectif de donner aux traditions multiséculaires, une couleur moderne et d’exalter les valeurs de la révolution. Ainsi, sur des mélodies traditionnelles, les musiciens introduisent des cuivres, des congas, des guitares électriques et des arrangements contemporains.
 
Côté traditionnel, l’Ensemble instrumental du Mali, créé en 1961, est le symbole de l’unité culturelle et artistique du nouveau Mali indépendant. L’objectif de l’Ensemble est d’abord d’inventorier et mettre en valeur l’héritage musical prodigieux du Mali. On recrute alors une trentaine d’instrumentistes reconnus comme le joueur de kora, Sidiki Diabaté, qui intègre l’ensemble en 1963. L’Ensemble instrumental remporte très vite un succès fulgurant au Mali, où il est de toutes les rencontres officielles et populaires. Il devient une école d’excellence pour les artistes et remporte plusieurs trophées prestigieux, comme le premier prix au Festival des Arts Nègres à Dakar en 1966 ou au Festival panafricain d’Alger en 1969.
 
Pleins feux sur la jeunesse
 
En 1962, les semaines de la jeunesse sont organisées dans les villages de tout le pays, pour permettre aux talents d’émerger. Véritable vivier, le Mali déborde alors d’enthousiasme et de créativité. De nombreux artistes font leurs premiers pas sur ces podiums populaires et posent les bases d’une musique de leur temps, complètement émancipée. La nuit, le photographe Malick Sidibé immortalise en 24 x 36 l’insouciance des surprise parties tandis que le jour, les jeunes du quartier de Bagadadji viennent poser dans son studio à Bamako avec leur mobylettes ou leur transistor.
 
La radio tient une place cruciale dans le foisonnement musical de ces années post-indépendance. Radio Mali fait la promotion des artistes, elle les enregistre et diffuse les morceaux à l’antenne... En 1963, Kar Kar, le "Johnny Hallyday malien" enregistre huit titres à Radio Mali. Trois d’entre eux, Mali Twist, Kayes Ba et Mariama ont un impact énorme sur la jeunesse malienne. "Enfants du Mali indépendant, prenons nous en charge" chante le refrain de Mali Twist, bientôt diffusé matin et soir sur les ondes de Radio Mali.
 
Le tournant des biennales
 
En 1968, Modibo Keita se fait renverser par Moussa Traoré. Il suspend les semaines nationales de la jeunesse, pour instaurer en 1970 les biennales artistiques. Elles seront le socle de la naissance de nombreux orchestres régionaux, comme le Super Djata Band, le Super Biton de Ségou ou l’hypnotique Mystère Jazz de Tombouctou.
 
Ces formations témoignent d’une extrême vitalité artistique et réinventent le patrimoine national, en le dopant au jazz, à la salsa ou au rock’n’roll. Le National Badéma marque durablement les esprits notamment grâce au griot à la voix d’or, Kassé Mady Diabaté, qui rejoint le groupe en 1973. Dans la capitale, chaque quartier a sa propre formation. Les Pionniers Jazz sont les vedettes de Bamako, jusqu’à ce que le Rail Band voie le jour, en 1969 sous le patronage du ministère des transports.
 
Le Rail Band vs les Ambassadeurs du Motel
 
Installé au buffet de la gare de Bamako, le Rail Band joue deux fois par semaine pour les voyageurs et hommes d’affaires de passage. Leur musique, étonnante de vitalité, mais surtout la voix du "rossignol" Salif Keita et les thématiques des morceaux, inspirés de la vie quotidienne, propulsent rapidement l’orchestre au rang de formation mythique.
 
En 1973, Salif Keita quitte le buffet de la gare pour l’orchestre concurrent, les Ambassadeurs du Motel. Mory Kante prend alors la place de Salif Keita et l’orchestre continue sa fulgurante ascension. Les Ambassadeurs du Motel, orchestre privé dirigé par Kanté Manfila deviennent l’autre figure de proue du "tradi-moderne" à la malienne. Les Ambassadeurs s’installent en 1978 à Abidjan où ils enregistrent l’album Mandjou. Le Mali ne possède à l’époque pas de studios et le régime de Moussa Traoré se durcit.
 
La capitale de Côte d’Ivoire s’impose alors comme le nouveau carrefour sous-régional : à Abidjan, il y a de l’argent, des studios, des musiciens de tout le continent et la nuit y est torride. C’est le début d’une autre époque, où se dessinent à Abidjan les prémisses de ce qu’on appellera en Europe dans les années 80, la "world music".