Festival Acoustik Bamako, la résistance en musique

Festival Acoustik Bamako, la résistance en musique
Toumani Diabaté et Sidiki Diabaté, festival Acoustik Bamako, 2016 © D. Baché/RFI

Le Festival Acoustik Bamako a accueilli une série de concerts dans la capitale malienne du 27 au 30 janvier. Grands noms de la scène malienne et internationale se sont retrouvés bénévolement pour soutenir le pays dans un contexte de menace terroriste et d’état d’urgence.

Devant le Conservatoire de Bamako, des militaires en armes. Discrets, mais nombreux. Les agents de sécurité parlent fort, les voitures n’ont pas le droit de stationner et personne n’était au courant qu’il fallait prendre des navettes au pied de la colline... Mais peu importe : l’essentiel, c’est que le premier concert de cette première édition du Festival Acoustik Bamako ait pu avoir lieu, un peu plus d’un mois après l’attaque de l’hôtel Radisson, et en plein état d’urgence. Grâce à la volonté et à la générosité d’artistes militants. "Ce n’est pas la politique, c’est la culture et c’est l’art qui font bouger l’Afrique." Toumani Diabaté, virtuose malien de la kora et star internationalement reconnue, est l’initiateur du festival. Avec pour objectif de "soutenir le pays dans un moment de crise."

En effet, les attaques terroristes se multiplient dans le pays et frappent même, à présent, la capitale, Bamako. Les Maliens en font les frais, et avec eux les activités culturelles. "Le festival d’Essakane (le Festival au désert de Tombouctou, ndlr) est arrêté, le festival de Ségou la semaine prochaine va se passer dans un cadre très restreint, énumère avec tristesse Toumani Diabaté, donc j’espère que ce Festival Acoustik va faire bouger les choses. Le Mali a une culture très riche depuis sept siècles, avec des musiciens de qualité. L’Occident ne connaît peut-être que 5% de la culture africaine ! Ces rencontres avec des musiciens occidentaux, c’est donner et recevoir. Quant aux Maliens, ils ont toujours ‘consommé’ malien. Ils aiment leur musique, et il faut qu’on la défende."
 
L’enthousiasme et les téléphones
 

De fait, c’est lorsqu’il entre sur scène accompagné de son frère Madou, de son fils Sidiki et de son groupe Symmetric Orchestra que le public s’échauffe vraiment. Avant Toumani Diabaté, le funk blues aux relents psychédéliques de Gary Dourdan s’était mêlé au piano jazzy du virtuose malien Cheick Tidiane Seck et à la voix de la prometteuse Pamela Badjogo, chanteuse gabonaise installée au Mali. Le monument de l’afrobeat Tony Allen, 76 ans, ancien batteur de Fela Kuti, a ensuite installé un peu de Kalakuta Republic à quelques encablures du palais présidentiel de Koulouba. Le vétéran Nigérian a lui aussi joué le jeu du mélange culturel et musical, bientôt rejoint sur scène par la jeune chanteuse malienne Mariam Koné, sous les applaudissements nourris d’Amadou et Mariam -surtout de Mariam d’ailleurs- installés au premier rang. Mais c’est bien la star nationale Toumani Diabaté que le public est venu voir, et c’est lorsque s’envolent ses notes aériennes qu’enfin quelques spectateurs se lèvent et se mettent à danser. Les autres, s’ils sont moins énergiques, ne sourient pas moins et l’on mesure l’enthousiasme au nombre de téléphones portables qui s’élèvent au-dessus des têtes pour filmer.

 
Pour contrer la violence terroriste et l’obscurantisme djihadiste, les artistes brandissent donc la musique et l’amour du patrimoine culturel malien. Tous ont accepté de jouer sans recevoir de cachet, bénévolement. Presque tous sont logés "chez l’habitant", c’est-à-dire chez les organisateurs eux-mêmes, et les concerts sont gratuits. Depuis l’attaque de l’hôtel Radisson de Bamako, qui a fait vingt-et-une victimes en novembre dernier, le Mali est en état d’urgence. Une mesure censée limiter les regroupements, afin de réduire le risque d’attaque terroriste, mais que les autorités ont décidé de ne pas appliquer de manière trop rigoureuse pour permettre la tenue du festival.
 
"La musique est une réponse de la vie"
"On n’y pense pas du tout", pose Yacouba Sissoko, musicien malien à l’affiche du festival. "C’est un phénomène [le terrorisme, ndlr] qui existe partout dans le monde aujourd’hui, donc il ne faut pas céder à la panique, il ne faut pas montrer qu’on a peur, il faut vivre." Grandes lunettes et fines tresses, Yacouba Sissoko est membre du groupe Alba Griot Ensemble, à l’affiche du festival et qui mêle des musiciens européens (écossais et belges) et maliens. Une formation originale au sein de laquelle il joue du ngoni, instrument à corde que l’on compare souvent au luth européen, et de la calebasse, percussion traditionnelle ouest-africaine. "C’est bon d’échanger les cultures, ça donne une nouvelle expérience, une autre vision. C’est un plaisir pour moi !"
 
Heureux de pouvoir jouer malgré la menace terroriste et malgré l’état d’urgence en vigueur, ce musicien malien n’a pas oublié les destructions d’instruments de musique en 2012, lorsque les régions du Nord étaient occupées par des groupes armés islamistes. Il garde également en tête les attaques terroristes qui frappent chaque semaine le Mali. "Avec ma musique, pendant ce festival, je veux donner du plaisir et du partage." Comme un acte de résistance. "Qu’il y ait l’état d’urgence ou pas, je joue de la même manière, naturellement. On ne va pas arrêter de jouer parce qu’il y a eu une attaque ici ou une attaque là-bas, non ! Il faut continuer ! Il faut vivre, et la musique est une réponse de la vie."
 

Les festivaliers ne disent pas autre chose, qui sortent visiblement comblés de cette première soirée de concerts. "Avec l’état d’urgence, on a besoin de se relaxer, explique une femme dont le boubou jaune étincelle dans la nuit. Le concert était vraiment bien, la soirée très gaie et nous avons vraiment aimé la musique." Sa voisine, non moins apprêtée, abonde : "la musique était très bonne, et ça a été un réconfort pour moi. Les gens croient qu’au Mali on ne peut plus se divertir, mais ça prouve qu’on peut sortir et s’amuser !" Un jeune étudiant passe derrière elles : ce qu’il a préféré, "c’est la kora, la musique traditionnelle." Lui aussi apprécie l’initiative : "c’est très bon pour le pays qu’on organise des fêtes comme ça, je suis content que ça existe et je voudrais que ça recommence chaque année."

 
Reproduire l’expérience, c’est justement l’objectif. "Inch’Allah ce sera annuel, espère Toumani Diabaté. L’objectif est que ça continue. C’est bien de jouer à Wembley et à l’Olympia (donc à Londres et à Paris, ndlr), mais c’est bien aussi de jouer au Conservatoire de Bamako, pour le peuple ! On veut continuer de faire cela chaque année. C’est juste le début de quelque chose, on va faire ‘boum’ ensemble ! "
 
 
Page Facebook du Festival Acoustic Bamako
Page Facebook de Toumani Diabaté

Page Facebook de Tony Allen
Page Facebook de Cheick Tidiane Seck