Anne-Marie Nzié, Mama Cameroun

Anne-Marie Nzié, Mama Cameroun
Anne-Marie Nzié sur scène © D.Lagnous

Grande figure de la chanson camerounaise, surnommée "la voix d'or", perçue par certains comme "la reine mère du bikutsi", Anne-Marie Nzié est décédée le 25 mai. Elle avait 86 ans.

Au Cameroun comme ailleurs, un jour on érige en idoles des artistes et le lendemain, on les néglige. Anne-Marie Nzié a connu la gloire, les honneurs, les médailles. Et puis l’oubli. Dans un sursaut de reconnaissance, depuis quelques années, le Cameroun la fêtait à nouveau, la "redécouvrait". En novembre 2008, les autorités lui rendaient hommage pour célébrer ses 60 ans de carrière au cours d’une soirée de gala à Yaoundé.  

Soignée par la musique
 
La future "crooneuse" du Cameroun, également auteur-compositeur très prolixe, entre en chanson par accident. A douze ans, elle se blesse en voulant cueillir des mangues. Cet accident la mène à l'hôpital. Elle y restera durant quinze années, clouée par une plaie qui refuse de cicatriser. Son frère, Moïse, dit "Cromwell", lui rend visite avec sa guitare.
 

Au fil de ces pauses musicales, oasis dans son ennui, l'idée de chanter surgit. Lorsqu' elle recommence à marcher, son frère lui demande de l'accompagner dans les villages. Le duo joue de l'assiko, musique au rythme vigoureux, originaire des régions du centre et du littoral, aujourd'hui encore très prisé dans les bars et les dancings de certains quartiers de Yaoundé.

 
Après trois ans de route commune, Anne-Marie Nzié se sépare de son frère, excédée de voir celui-ci profiter seul des bénéfices de leur succès : "Il ne me donnait pas d'argent, alors, je l'ai quitté" dira-t-elle. De son enfance à Bibia, village situé dans le sud du Cameroun, Anne-Marie Nzié aimait évoquer son père pasteur qui jouait du mvet, instrument traditionnel à quatre cordes et calebasses avec lequel les anciens contaient autrefois des histoires et chantaient les épopées. "J'ai grandi aussi avec le son des tambours, des chants religieux et de la cloche qui appelait à la messe" racontait la chanteuse.
 
La gloire et l'oubli
 
Anne-Marie Nzié enregistre sa première chanson en 1955 pour la firme congolaise Opika, qui à l'instar de Ngoma, s'est installée à Douala. Plus tard, elle rejoint Africambiance, la première compagnie discographique camerounaise, lancée en réaction contre l'hégémonie des maisons de disques étrangères et de la musique congolaise. Entre-temps, Anne-Marie Nzié est révélée au grand-public de Yaoundé à la faveur d'un concours de guitare dans lequel elle fait montre d'un vrai talent.
 
Dès lors s'enclenche une carrière florissante. A Paris, elle enregistre pour Pathé Marconi, participe à une campagne de la FAO (Food and Agriculture Organization), institution spécialisée de l'ONU pour l'alimentation et l'agriculture. Elle se produit au Festac à Lagos en 1977, au Gabon, en Corée. Anne-Marie Nzié devient la première femme vedette internationale du Cameroun. Elle accumule les succès, enchaîne les tournées mais ne s'enrichit pas pour autant.
 
A la fin des années 1970, elle se voit confier l’enseignement du chant aux jeunes recrues de l’Orchestre National. Sa carrière est en sommeil. Anne-Marie Nzié va même choisir de se retirer dans son village. L’enregistrement de l’album Liberté en 1984 la remet provisoirement au centre de l’actualité musicale camerounaise. La chanson titre de ce disque est à la fois un hommage à Dieu et une dénonciation de l’oppression.
 

Anne-Marie Nzié connaît les producteurs escrocs et après le plébiscite, l'indifférence, subissant un temps le rejet du public populaire qui lui reproche ses accointances avec les autorités, notamment parce qu'elle chante dans toutes les cérémonies officielles. Elle connaîtra aussi la misère, vivant dans une cabane à l’équilibre précaire, perdue au bout d’un ruban étroit de terre rouge se faufilant entre les champs de maïs, quartier Mvog-Betsi, dans les faubourgs de Yaoundé.

 
Un nouveau plébiscite
 
Jusqu’à ce que le pays se ressaisisse et la fête à nouveau, en 1995, quarante ans après ses débuts de chanteuse. L'écrivain David Ndachi Tagne lui consacre une biographie (Secrets d'Or / Editions SOPECAM - épuisée), les jeunes rappeurs la couvrent d'éloges. A Yaoundé, en 1998, elle se produit au cinéma Abbia, lors de la première édition des RE.M.Y. (Rencontres Musicales de Yaoundé), entourée d'un nouveau groupe, dont l'ancien bassiste des Têtes Brûlées.
 
Invitée la même année par le festival Musiques Métisses à Angoulême, elle profite de son passage en France pour enregistrer un nouvel album (Béza Ba Dzo / Indigo), sous la direction artistique de Brice Wassy. Une carte de visite bienvenue puisqu'il n'existait quasiment plus aucune trace de ses productions précédentes. L’espoir aussi alors pour elle de redémarrer une carrière internationale. Un rêve qui aura pourtant du mal à devenir réalité. Béza Ba Dzo restera son dernier enregistrement.