Lusafrica, nouvelle donne

José Da Silva
© Lusafrica

L’histoire de Lusafrica et des musiques acoustiques, notamment celles du Cap-Vert a été maintes fois contée. Et pourtant, José Da Silva, son fondateur, s’est toujours intéressé aux musiques urbaines africaines. Un positionnement de cœur, également hautement stratégique en temps de crise…

Quand on est un label indépendant de musiques du monde, comment résister à la crise du disque ? Immense question à tiroirs, à laquelle il n’existe pas vraiment de réponse, mais plutôt des pistes de réflexion, des tentatives, des prises de risque et une forte capacité d’adaptation. José Da Silva, fondateur de Lusafrica, ne produit plus que quatre ou cinq albums par an.

Sur la douzaine de disques qu’il propose à la vente chaque année, la plupart sont des albums de musiques urbaines africaines signés en licence : Jey-Liba, Meiway, DJ Arafat, Fodé Baro… Des artistes populaires en Afrique et dans les diasporas installées en France, distribués dans les circuits communautaires, mais complètement inconnus du grand public français. Résultat : Lusafrica reste l’un des rares labels qui donne à entendre en France les musiques urbaines qui se dansent en Afrique.

Label tout terrain

L’histoire de Lusafrica et des musiques traditionnelles est connue : en 1987, José Da Silva, Français d’origine cap-verdienne, aiguilleur à la SNCF, entend Cesaria Evora, 47 ans, à Lisbonne. Il lui propose de venir à Paris enregistrer un disque, elle dit oui. Ce sera La Diva aux pieds nus, prélude à une success-story planétaire.

C’est pourtant avec un titre aux accents zouk, - et pas une morna - , Bia Lulucha, que Cesaria fait son premier tube dans la communauté cap-verdienne. Apprenti producteur, José Da Silva qui a joué de la basse à Paris dans quelques groupes, écoute de tout, adore sortir et danser. Parallèlement au succès de Cesaria Evora, il continue de suivre ce qui se fait dans les musiques urbaines.

En 1995, il signera en licence Adia du zouker gabonais Olivier N’Goma, qui a vendu plus d’un million d’albums avec Bané, en Afrique ou dans les communautés africaines du monde entier. Une spécificité de Lusafrica, qui sait aussi bien toucher les marchés formels, comme la grande distribution, que les circuits communautaires, dits du "ghetto" : "C’est parce qu’on vient de là ! J’ai commencé par organiser des bals, par être DJ et les premiers albums que j’ai vendus, je les ai vendus sous le bras ! D’ailleurs, ça me fait bien marrer quand je vois des jeunes qui viennent acheter à notre bureau des disques et qui vont les revendre dans les soirées ou au porte-à-porte, comme je le faisais dans le temps. Ce marché de proximité existe et il fonctionne comme il y a vingt ans. Les grandes enseignes ont disparu, mais la clientèle est toujours là !" explique José Da Silva.

"En toute circonstance, les gens des communautés trouvent des substituts à ce qui s’effondre. A Paris, les grands magasins comme Ritmo Disc ou Anvers Musiques ont disparu, mais ils ont été remplacés par d’autres. Aujourd’hui à Château Rouge (ndlr : quartier parisien), on trouve surtout de petites boutiques, qui représentent un pays : la Côte d’Ivoire, le Sénégal, la Guinée", reprend-il… Et comme José Da Silva a lui-même démarré dans l’informel, il a su s’adapter.

Marché de niches

L’effondrement des maisons de disques parisiennes qui distribuaient ces musiques d’Afrique ont inondé sa boîte à lettres de demandes. Il a pris en licence les artistes à fort potentiel ou avec une résonance forte dans leur communauté. Et ce sont ces niches, renforcées par un marché cap-verdien dynamique, qui permettent à Lusafrica de résister.

Contrairement à la tendance générale, dans le "ghetto", les ventes tiennent la route… Un disque acheté dans les boutiques de proximité coûte 30 ou 40 % moins cher qu’en grande distribution, et représente 70 % des ventes des musiques urbaines africaines aujourd’hui. "Un artiste peut vendre 3000 CDs dans la communauté et en vendre 500 à la Fnac !" précise José Da Silva.

Meiway, Fodé Baro ou Dj Arafat, coups de cœur sans doute, mais aussi positionnement marketing et même pari sur l’avenir. "Les immigrés africains des années 80 ont fait des enfants, qui sont plus modernes, qui sont devant leurs ordinateurs, et qui commencent à travailler et à avoir une carte bleue. Ils sont très mobiles, vivent à Londres, à New York, et nous comptons beaucoup sur cette génération pour faire du chiffre à l’avenir sur le téléchargement" détaille minutieusement José Da Silva.

D’ailleurs, il suit lui-même l’évolution du rapport très instantané à ces musiques, grâce à son fils et ses neveux, impliqués dans les musiques urbaines. A croire, que depuis vingt ans, José Da Silva, lui-même issu du milieu qui fait son cœur de cible, façonne son label à l’image de sa trajectoire, de son évolution et qu’il en est son meilleur cobaye.