Lala Njava et l’ombre de Mama Sana

Lala Njava et l’ombre de Mama Sana
Lala Njava © Pierrot Men

Avec Malagasy Blues Song, Lala Njava laisse sa voix agir : un timbre sans âge, comme si ses ancêtres s’étaient invités au micro, et qui vient remuer le corps et l’âme. Membre du groupe Njava qui avait reçu le prix RFI Découvertes en 1992, chanteuse pour les projets Deep Forest et African Divas, elle offre ici au beko de Madagascar, ce blues de l’île rouge, son interprétation la plus accomplie.

RFI Musique : Cet album solo est-il la concrétisation d’un projet de longue date ?
Lala Njava : J’ai pensé à faire cet album il y a déjà quelques années. Quand le groupe Njava s’est dispersé. Je trouvais qu’il était temps que je raconte mon histoire, mon parcours, mon vécu, mon désespoir. Et surtout l’enfance heureuse que j’ai passée avec mes frères et sœur sur la Grande Île. Ça fait longtemps que j’avais envie d’ouvrir mon journal intime. Depuis 2007-2008, j’ai écrit, enregistré des chansons a capella que je passais faire écouter à mes frères. Ils n’avaient plus beaucoup de temps pour créer parce qu’ils jouent dans un groupe qui s’appelle Suarez et qui cartonne énormément en Belgique. Mais ils ont réalisé cet album fait sur mesure pour moi. Même si c’est mon projet, Il fallait que la touche musicale de Njava soit là.

Quelle était la ligne directrice pour préparer ce disque ?
Je voulais que tout me ressemble. Quelque part, je suis une chanteuse de beko, comme on appelle le blues à Madagascar. On ne voulait pas trop de guitare électrique, pas trop de batterie, que ce soit soft pour que ma voix ressorte parce qu’elle n’est pas puissante. Dans Njava, j’étais la seconde voix, grave, et ma sœur Monika faisait la première voix. Mais j’ai un timbre que j’ai travaillé, avec toutes les expériences que j’ai eues, et qui est devenu mon identité. On a commencé à travailler dessus en studio en juin 2010 et on a mis pas mal de temps. En fait, on a toujours tendance à dévier de ce qu’on veut montrer. C’est fragile et j’ai fait vraiment attention à la direction qu’on avait imaginée.

À travers votre chant, on voit apparaitre l’ombre de Mama Sana, figure de la musique traditionnelle malgache ? Comment vous a-t'elle influencée ?

Nous sommes originaires de Vohipena, sur la côte est de Madagascar. Mais dans les années 60, mes parents ont voulu échapper à la famine et aux inondations qui se produisent souvent. Donc nous avons grandi dans la région de Morondava, au sud-ouest de Madagascar. Et Mama Sana était notre voisine, dans une ville qui s’appelle Belo-sur-Tsiribina, au fond de la brousse. Elle chantait pour animer les cérémonies. C’était la star du village, mais une femme d’une grande simplicité. Elle était magique, pour moi. Tous les soirs, sur le trottoir ou en buvant un verre, elle nous apprenait la chanson traditionnelle, comment chanter le beko. Elle nous expliquait la valeur de cette tradition musicale. Mama Sana, c’était mon université. Sur Malagasy Blues Song, je me suis inspirée de ce qu’elle faisait.

Quel âge aviez-vous quand vous avez été sensible à ce qu’elle faisait ?
J’avais huit ans. Elle jouait aussi de la valiha. Elle l’a aussi enseignée à un de mes frères. Nous sommes restés très longtemps en contact. Nous avons même utilisé sa voix et fait un duo avec elle sur le titre Noonday Sun dans l’album qui s’appelle Comparsa de Deep Forest.

On trouve d’ailleurs sur votre album une reprise très personnelle de Sweet Lulaby, le succès de Deep Forest. Qu’est-ce qui vous a donné envie de revisiter cette chanson ?
J’ai toujours eu envie de la chanter dans une version acoustique. Le plus simplement possible. Elle est douce, c’est une berceuse. Elle fait partie de mon parcours, parce que je l’ai souvent interprétée. J’ai fait le tour du monde avec elle.

Comment vous étiez-vous retrouvée à participer au projet de Deep Forest ?

Un jour, avec le groupe Njava, on était en repos en Belgique après une longue tournée, et on nous a proposé d’aller à une soirée malgache du côté de Lille. Sur place, il y avait rien, même pas d’ampli. Avec ma sœur, on faisait les fous, on chantait du beko. Et parmi le public, il y avait Eric Mouquet et Michel Sanchez (les deux fondateurs de Deep Forest, NDR). Le lendemain, nous avons reçu un coup de téléphone de leur assistante : ils voulaient nous rencontrer. Nous sommes allées au rendez-vous, avec ma sœur, sans savoir ce qu’on allait y faire. En fait, le studio était prêt. Ils ont fait tourner des musiques et nous ont demandé si on pouvait faire quelque chose par dessus avec nos voix. Et après, j’ai participé à la tournée. On a fait le tour du monde : le Mexique, le Brésil, le Japon...

Pourtant, dans leur démarche, la voix n’est pas mise en avant. Qu’est-ce qui vous a donc séduit dans cette façon de faire de la musique ?
C’était une très belle expérience parce que j’ai réalisé qu’on peut mélanger ma culture avec n’importe quel style d’instrument, de musique, d’arrangements. J’ai aussi fait partie de la dernière formation des African Divas avec le DJ Fred Galliano. J’aime ce concept parce que je m’exprime, il n’y a pas de limites.

Votre sœur Monika a sorti son album solo à Madagascar, les frères jouent avec le groupe Suarez. Faut-il considérer que Njava, en tant que groupe, appartient au passé ?

Non, je ne pense pas. Dozzy est aussi à Madagascar en train de faire son album solo avec sa guitare. On a déjà les titres si, un jour, le moment de se remettre ensemble arrive pour faire un album. Chacun avait envie de raconter son histoire, mais on est une famille avant tout. Njava, c’est le nom de notre père, notre âme.

Lala Njava Malagasy Blues Song (World Music Network) 2013
Site officiel de Lala Njava.
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