Bil Aka Kora, sous le sceau de l’improvisation

Bil Aka Kora, sous le sceau de l’improvisation
Bil Aka Kora à l'Institut Français à Bobo © O. Girard

Au menu de Vessaba, le cinquième album du Burkinabé Bil Aka Kora enregistré sous la houlette du pianiste congolais Ray Lema, il y a entre autres Bob Marley et Thomas Sankara, comme pour affirmer cette volonté de s’ouvrir sans s’aliéner. Une démarche que le maître de la djongo musique applique de façon transversale, quitte à changer de casquette.

Il aime varier les plaisirs, et son actualité en offre une probante illustration : depuis quelques jours et jusqu’au 1er mars, pour une douzaine de représentations, c’est sur une scène de théâtre à Ouagadougou que se produit Bil Aka Kora. Dix ans après avoir fait l’acteur dans le long-métrage Sofia de Boubakar Diallo, il enfile à nouveau le costume de comédien. La pièce, intitulée Une nuit à la présidence, reviendra ensuite au mois d’avril au Théâtre des Amandiers de Nanterre, en banlieue parisienne, où elle a déjà été jouée l’an passé. Mise en scène par le Français Jean-Louis Martinelli, elle s’est construite au départ sur des improvisations, avec comme source d’inspiration pour la démarche le film Bamako d’Abderrahmane Sissoko.

Il y a un mois, toujours dans la capitale du Burkina Faso mais cette fois dans les locaux de l’Institut français, le nom du chanteur quadragénaire était déjà à l’affiche mais pour le traditionnel concert-dédicaces qui marque le lancement d’un album, en l’occurrence son cinquième, baptisé Vessaba.

Entre les deux projets, le point commun a pour nom Ray Lema. Ce vétéran de la musique africaine, que le Burkinabé appelle son “père spirituel”, est à la fois le directeur musical du nouveau disque – mais aussi du précédent, Yaaba – et le compositeur de la musique de la pièce. Leur relation s’est nouée en 2006, quand le pianiste congolais est venu partager et transmettre son savoir dans le cadre des Universités musicales africaines. Bil, bien que déjà auteur de trois albums, s’était inscrit avec son groupe, afin d’améliorer “le jeu d’ensemble”.

Maquis, impro et djongo

Révélé par le Grand Prix de la chanson moderne burkinabé qu’il a remporté en 1997 et lui a permis de se faire un nom dans son pays, il s’est formé pour l’essentiel à l’école des maquis, ces bars qui rythment la vie nocturne. Il a quitté sa ville natale de Pô, à la frontière avec le Ghana, pour venir à Ouagadougou y passer son bac et poursuivre des études scientifiques. “Comme c’était une période où il y avait beaucoup de grèves, de sit-in à l’université, je passais plus de temps dans la salle de répétition de l’orchestre que dans les amphis”, se souvient-il.

La chanson Roots de Bob Marley, qu’il vient enfin d’enregistrer sur son nouvel album, fait partie des rares reprises qu’il a à l’époque à son répertoire. Il fonctionne surtout sur l’improvisation, un moteur qu’il a appris à faire tourner dès qu’un autre pianiste, ghanéen celui-là, lui a mis une guitare entre les mains en lui enseignant les rudiments.

Jeune garçon de douze ou treize ans, Bil manifesta son envie de faire de la musique auprès de l’orchestre militaire de sa ville en voyant Les Petits Chanteurs au poing levé, car la Haute-Volta vivait alors à l’heure de la révolution, emmenée par Thomas Sankara qui rebaptisa le pays en 1984. Sur Vessaba, il rend aussi hommage à celui qui a fait figure de Che Guevara africain à travers la chanson Emergence : une mise en musique de son célèbre discours tenu à l’Organisation de l’unité africaine en juillet 1987, moins de trois mois avant d’être assassiné, et qui synthétise sa réflexion. “Nous sommes étrangers à la dette, nous ne pouvons donc pas la payer”, dit le refrain.

Sans revendiquer l’héritage de la pensée de Sankara, Bil en applique certains principes : en restant sur sa terre natale plutôt qu’en cédant à la tentation de l’Occident pour développer sa carrière sur le plan international, mais surtout en cultivant sa musique sur ses terres et en la nourrissant de ses influences locales. S’il a d’abord écouté la musique anglo-américaine dans sa jeunesse, de Bobby McFerrin à Peter Frampton en passant par les reggaemen, c’est en s’appuyant sur les traditions du peuple kassena qu’il a construit son identité musicale, sous l’appellation djongo musique, en référence à cette danse où l’on se provoque et rivalise de force. L’enracinement se conjugue à une volonté d’ouverture, démarche double qui se reflète dans le titre de l’album : partir et revenir, telle est la signification de Vessaba.

Bil Aka Kora, Vessaba (Djongo Diffusion) 2014
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