Seun Kuti, l’afrobeat de l’autre héritier Kuti

Seun Kuti, l’afrobeat de l’autre héritier Kuti
Seun Kuti © Johann Sauty

Sur la pochette d’A Long Way to the beginning, son troisième album, Seun Anikulapo Kuti brandit un poing levé en signe de révolte. Un poing dont la silhouette évoque celle de l’Afrique, deux thèmes chers à son "Black President" de père, Fela, emporté en 1997 par le virus du sida. Deux thèmes que le jeune musicien conjugue au futur de l’afrobeat.

Tout comme Fela Anikulapo Kuti, son père, Seun (abréviation du prénom yoruba Oluseun) n’a peur de rien, ni de personne, surtout pas des gardiens du temple. Celui qui a grandi à Lagos – au sein de la République autoproclamée de Kalakuta à laquelle il rend hommage dans cet album – a été embarqué dès son plus jeune âge dans Egypt 80. Choriste puis saxophoniste de l’ensemble paternel avant d’en devenir le leader à la mort de ce dernier, il y a appris tous les rouages de cette musique au croisement des musiques traditionnelles yoruba, du funk et du jazz.

Aujourd’hui, tout comme son frère Femi, il cherche à griffer l’afrobeat de sa propre empreinte et à imposer son prénom au côté de son patronyme. Ainsi, avec la complicité du pianiste Robert Glasper en charge de la réalisation de cet album, il présente quelques inventives digressions. Si son Ohun Aiye souligne les racines high-life de l’afrobeat, le reste de l’album prolonge un peu plus encore le spectre de cette musique dont Fela disait de son vivant qu’elle est l’arme du futur.

Sonorités urbaines

Au fil de ce A Long Way to the beginning, Seun Kuti invite une paire de langues bien pendues du hip hop underground de l’East Coast américaine : Lavon Alfred, alias M1 des Dead Prez contacté via Twitter après que ce dernier ait fait savoir dans une interview son envie de collaborer avec lui, et Blitz The Ambassador.

On croise aussi la chanteuse germano-nigériane Nneka ou le vibraphoniste français David Neerman repéré entre autres pour son duo avec le Malien Lansiné Kouyaté. Ces collaborations – on peut même parler de “joint-venture” dans le cas de Blitz, Seun participant au prochain opus du New-Yorkais aux origines ghanéennes – visent à rendre son propos accessible au plus grand nombre, tout en frottant l’afrobeat paternel aux sonorités urbaines des mégapoles du troisième millénaire.

Ces 7 titres long format (entre 5 et 9 minutes, ce qui reste très raisonnable pour un Kuti, sans pour autant plier aux dictats des radios FM) pointent les disfonctionnement politiques et sociaux du continent africain. Le saxophoniste et chanteur s’en prend sur I.M.F. au système économique mondial. I.M.F. pour International Mother Fucker tout autant que pour International Monetary Fund (notre F.M.I.). Son propos est clair et remet en cause l’institution monétaire mondiale présidée par la Française Christine Lagarde. Cette institution est, selon le cadet des rejetons du créateur de l’afrobeat, la source des malheurs de l’Afrique, source que viennent alimenter de surcroit les gouvernements africains qu’il accuse de népotisme et d’un manque cruel de vision pour le continent premier.

Dans African Airways, le “fils de” place aux commandes de l’avion, un pilote occidental et un copilote africain un poil benêt. Pour lui, un tel binôme ne peut finir que dans le mur. Tout comme son père, ce militant dénonce les effets du néo-colonialisme, tout en espérant que les Africains reprennent fièrement les commandes de leur destinée.

Fierté africaine

Cette fierté noire, Seun aimerait bien qu’elle ne soit pas bradée par ces femmes qui aujourd’hui, se lissent les cheveux, ou parfois même avec les risques que l’on sait pour leur santé, se blanchissent la peau.

A ces femmes qui oublient qui elles sont, il consacre une chanson sur laquelle il invite sa compatriote, la chanteuse Nneka : "I write this song for you… Black women, I love you just the way you are. (J’écris cette chanson pour vous. Femmes africaines, je vous aime telles que vous êtes…)" lâche-t-il citant au fil de la chanson, le nom de femmes noires qu’il admire, dont la militante afro-américaine du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis Angela Davis ou la chanteuse Nina Simone…

Aux antipodes du rap bling-bling et plus généralement de la musique commerciale, il profite de son Ohun Aiye composé par Lekan “Baba An” Animashaun, le chef d’orchestre d’Egypt 80, pour rappeler comme le dit un proverbe yoruba que "les choses de la vie se terminent en même temps que la vie". Lui qui a repris le flambeau paternel sait la force de sa musique. Résolument inscrite dans le présent, elle participe à construire le monde de demain, un monde dont il avoue humblement n’être qu’au commencement.

Seun Kuti & Egypt 80, A long way to the beginning (Knitting Factory Records / Because Music) 2014
En concert le 13 mars à Lille, le 15 mars à Aubervilliers et en tournée

Page Facebook de Seun Kuti

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