Sia Tolno conjugue l’afrobeat au féminin

Sia Tolno conjugue l’afrobeat au féminin
Sia Tolno © N'Krumah Lawson

L’appel du groove était si fort et persistant que la Guinéenne Sia Tolno a fini par écouter sa nature : sur son quatrième album intitulé African Woman, conçu en collaboration avec le vétéran de l’afrobeat Tony Allen, l’ex-lauréat du prix RFI Découvertes 2011 ose s’attaquer à une musique qui faisait jusque-là figure de bastion masculin.

RFI Musique : Ce nouvel album est très marqué par l’afrobeat. Est-ce une musique que vous avez beaucoup écoutée pendant votre enfance ?
Sia Tolno : Chez moi, à la maison, pas vraiment. Mais dans la rue, oui, parce que c’est là que j’ai écouté la musique. J’ai beaucoup aimé Fela, sa personnalité… malgré ces nombreuses femmes ! Voilà quelqu’un qui n’a pas écouté les critiques, qui a seulement fait sa vie. Ce n’était pas un enfant qui venait d’une famille très pauvre. Il a eu une bonne enfance, il a bien étudié, mais il a décidé de vivre comme il l’entendait. J’admire ces gens-là. Et aussi le message qu’il faisait passer : je voyais que ça me concernait, parce que l’histoire africaine nous concerne.

Le texte de Rebel Leader est destiné à Charles Taylor, ancien chef d’État libérien condamné par une juridiction internationale pour sa responsabilité dans la guerre qui a ravagé la Sierra Leone dans les années 90. Pourquoi teniez-vous à faire cette chanson ?
Parler à quelqu’un qui t’a fait du mal, c’est une manière d’être soulagée. Même s’il est en prison et a été jugé, il ya des dizaines de milliers de personnes qui aimeraient lui écrire une lettre personnelle, et comme je n’ai pas l’opportunité d’aller lui parler, j’ai voulu passer par mes chansons. Parce que j’aimerais vraiment qu’il m’explique pourquoi et comment il en est arrivé là. Comment un type très instruit comme lui, qui a une famille, une femme, des enfants, a décidé à un moment d’abandonner l’amour qu’il pouvait avoir pour son pays, juste pour suivre sa carrière politique ? Quelle que soit la condamnation qu’on lui donne, il ne fera jamais revenir les gens qui sont morts. Dans la chanson, je dis que les gens parlent de lui comme d’un grand rebelle. Mais pour moi, il n’est juste qu’un zombie.

Une des autres chansons évoque le drame de Yaguine et Fodé, deux enfants guinéens qui avaient péri en 1999 en voyageant dans le train d’atterrissage d’un avion pour la Belgique. L’aviez-vous aussi en tête depuis longtemps ?
C’est une histoire ancienne, mais qui est toujours d’actualité avec les clandestins. Et quand tu parles avec la famille, en Afrique, tout le monde veut venir en Europe, aller en Amérique. Si tu trouves un jeune qui a perdu espoir en l'Afrique, et qui a la possibilité de monter dans un bateau pour venir en Europe, tu crois qu’il ne va pas sauter sur cette occasion ? Et combien de personnes ont perdu leur vie pour ça ? La seule chose qui les bloque, c’est le manque de moyens, l'obtention d'un visa. C’est vrai qu’il y a la sécurité en Occident, mais il y a aussi ceux qui n’ont rien pu y faire et qui sont venus d’Afrique. Combien d’entre eux, qui sont aujourd’hui en Amérique, dorment dehors ?

L’afrobeat est aussi un style où les musiciens sont très présents, jouent beaucoup, avec un chanteur qui ne se fait entendre qu’à certains moments. Étiez-vous à l’aise avec ce schéma ?
C’est la loi de l’afrobeat ! Quelle que soit la manière de le faire, il y a des règles qu’il faut respecter. Et Tony Allen justement m’a fait comprendre ça. Je lui demandais s’il pensait que ce serait bien que je chante à tel moment, et il me disait s’il fallait que j’attende, qu’on mette les cuivres, etc. C’est tout un système que j’ai appris au studio.

Chaque album que vous avez enregistré se démarque nettement de celui qui précède et de celui qui suit. Est-ce la volonté d’exploiter de multiples influences ?
Je ne vois pas les choses comme ça. Il y a eu une jeunesse : pour mon premier album, j’avais 22 ans et je venais juste de sortir des cabarets. Il était un peu zouk, funk… C’était difficile de définir un style. Pour le deuxième, on s’est mis à chercher quelque chose. E Sanga était très mandingue. Comme je suis guinéenne, Manfila Kanté – paix à son âme – a pensé, en tant qu’arrangeur, qu’il fallait forcément mettre cette empreinte dans l’album. J’étais d’accord pour essayer, parce que la musique est universelle. Après, je suis allée à l’École des variétés, où on m’a conseillé pour la voix. J’avais la possibilité de chanter dans beaucoup de gammes, mais mon professeur m’a dit qu’elle me voyait plus avec une voix grave. Il fallait chercher la musique qui allait avec ce timbre. C’est ce qu’on a commencé avec My Life. Et puis, en concert, on a changé la batterie sur presque tous les morceaux, pour les faire en afrobeat, et là on a compris, avec ma maison de disques, que c’était ce qui me convenait.

Mais au final, on ne peut toujours pas anticiper. À quoi pourrait ressembler le prochain ?
Cet afrobeat me va comme un habit, et je suis heureuse d’avoir trouvé ce que je cherchais. Donc le prochain, ce sera toujours de l’afrobeat, mais je vais l’améliorer.

Quand on regarde les pochettes de vos albums, vous donnez chaque fois une image de vous très différente. Faut-il y voir un trait de votre caractère ?
Au départ, je suis quelqu’un de très changeant : je n’ai pas tous les jours le même visage. Je ne sais pas pourquoi. Ça dépend de l’humeur, du temps, de ce que j’ai envie de projeter. Ce que j’ai envie de te montrer, c’est ce que tu verras. Mais il ne faut pas avoir peur ! En fait, je crois que mon visage est dans mon cœur.

Sia Tolno African woman (Lusafrica) 2014
En partenariat avec RFI
A écouter : la session live dans Couleurs Tropicales (10/06/2014)
                        l'Invité Culture de RFI (09/102014)
Page Facebook de Sia Tolno