Coco Mbassi traduit ses envies

Coco Mbassi traduit ses envies
Coco Mbassi © S. Nja Kwa

Résidant en Grande-Bretagne depuis plus d'une décennie, la chanteuse camerounaise Coco Mbassi donne de l'espace à sa voix et à ses mélodies sur Jóa, le troisième album studio de celle qui avait été lauréate du Prix RFI Découvertes en 1996.

RFI Musique : Est-ce pour donner un nouvel élan à votre carrière que, depuis le précédent album en 2003, vous vous êtes installée en Grande-Bretagne ?
Coco Mbassi :
Non, on a décidé de partir pour des raisons familiales. On était en banlieue parisienne et on voulait que nos enfants, qui avaient six et sept ans, soient plus européens, qu'ils apprennent une autre langue. C'est très effrayant de partir, mais on s'est dit qu'il fallait essayer. Sur le plan musical, ça a été un recommencement total. Comme le deuxième album venait de sortir, on a pas mal tourné pendant deux ans. Et après, je fais quoi ? L'Angleterre n'est pas la France : il n'y a pas beaucoup de subventions à la création. Personne ne me connaissait. Je me suis retrouvée à choisir entre des groupes de bal, des pianos-bars.... Comme j'avais fait des études de traduction, parce que j'ai un "background" camerounais où les parents considèrent que la musique est un hobby et pas un métier, j'ai travaillé en freelance comme traductrice. J'ai monté ma petite société et je fais la musique à côté.

Cela a-t-il changé votre approche de la musique ?
Beaucoup. Je pense que quand j'étais en France, j'étais un peu flemmarde. Je travaillais pour les concerts, je répétais, je faisais les chœurs, j'apprenais les répertoires, mais ici la musique devient un privilège : on est content quand on peut s'asseoir et composer. Mon mari, qui joue de la basse et de la contrebasse, jazz et classique, a intégré des groupes de jazz facilement. Pour le bicentenaire de l'abolition de l'esclavage, j'ai participé à un projet avec des vidéos, un "récit" historique lu par des acteurs et des pièces de chant. J'ai fait ça pendant deux ans. Dans des petits bleds, des gens m'ont dit qu'ils n'avaient jamais parlé avec une Noire, de si près. Les Britanniques ont une histoire coloniale intéressante, mais c'est très communautaire, il n'y a pas les mêmes échanges qu'en France. C'est un autre monde, à deux heures en train de Paris !
 
Vous avez aussi mis votre voix au service du célèbre Cirque du Soleil en 2011. Qu'en avez-vous retiré ?
Ça m'a appris que je pouvais chanter beaucoup plus que je ne le pensais, sans perdre ma voix. Ce n'est pas une option : il faut que tous les spectacles soient parfaits. Pour moi, ça doit être la troupe la plus professionnelle au monde. En tant que musicien, à côté des acrobates, on a l'impression qu'on est vraiment paresseux : à huit heures du matin, ils sont déjà en train de s'exercer, avec des muscles déchirés ! Quand j'ai commencé la musique, une de mes premières démarches avait été d'auditionner pour le Cirque du Soleil. Je l'ai fait au moins dix fois et ils ne m'avaient jamais prise. Mais on m'a appelé pour remplacer quelqu'un très rapidement. J'ai fait un mois en Grande-Bretagne, quelques mois aux États-Unis et je suis rentrée. Je ne pouvais pas faire une tournée de deux ans et demi avec le spectacle, j'ai une famille.
 
Quand ce nouvel album a-t-il pris forme ?
On l'a fini en 2005. Je ne voulais plus du label avec lequel on avait l'habitude de travailler, donc il fallait trouver une autre maison de disques. Un enfer. On a fini par monter notre structure, indépendante, pour le sortir.

Vous correspond-il toujours ?
Au niveau des textes, malheureusement, certaines chansons comme Tribalism sont toujours d'actualité. Sur le plan musical, il était tellement dépouillé qu'il ne vieillit pas. Il n'y a rien d'électronique. Je ne voulais pas qu'il y ait de piano, même si mon mari me demandait comment on allait faire pour que ce disque soit cohérent avec les autres ? Parce que c'est lui qui est le cerveau des arrangements, et moi je suis l'artiste casse-pieds qui dit "non". Ici, en Grande-Bretagne, il n'y a pas de chanson, au sens "chanson française". Je respecte la pop mais je n'entends pas de mélodie forte. C'est peut-être pour ça que j'ai dépouillé ma musique. Je suis une puriste : moi, c'est soit la musique africaine, soit la musique classique, soit la chanson française... Ce qui est au milieu, avec quinze guitares, j'ai du mal.

 
À côté de vos chansons, figure sur l'album un texte de votre compatriote Dina Bell ? Que représente cet artiste pour vous ?
Il m'a vraiment éveillée au makossa. Je suis née à Paris, mais on m'a ramenée en Afrique, et ma mère avait rapporté des disques de Sylvie Vartan, Claude François...Quand j'étais enfant, j'aimais aussi Michael Jackson. Chez moi, c'était très éclectique. Et d'un seul coup, en 1979, ce gars qui n'articule pas très bien et fait une musique particulière sort son disque. Ça m'a attiré vers la musique camerounaise. Il est différent des autres, notamment sur le plan du comportement, car j'ai travaillé avec lui aussi : il est presque timide, effacé, mais sa connaissance de la langue est profonde et il l'utilise très bien.
 
Mande fait référence à la musique mandingue. N'est-ce pas étonnant sur l'album d'une Camerounaise, même si vous avez été choriste, entre autres pour Salif Keita ?
C'est une musique qui m'a beaucoup influencée et j'ai remarqué qu'en occident, c'est une musique qui passe mieux que la musique camerounaise. Il n'y pas des rythmes dans tous les sens, c'est plus facile à comprendre, je crois. Ça m'a un peu frustrée, alors j'ai fait cette chanson un peu rigolote qui dit que moi aussi j'aime la musique mandingue – je suis une groupie à vie de Salif Keita –, mais il y a d'autres styles à découvrir en Afrique.
Coco Mbassi Jóa (Conserprod) 2014
Page Facebook de Coco Mbassi

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