La kora universelle de Djeli Moussa Condé

La kora universelle de Djeli Moussa Condé
Djeli Moussa Condé © Technical Spirit/Gueulard

Pour avoir traversé les frontières des pays d’Afrique de l’Ouest comme il a circulé entre les genres musicaux traditionnels et modernes, Djeli Moussa Condé parvient à faire résonner les cordes de sa kora au-delà des stéréotypes. Sur Womama, son nouvel album, le Guinéen poursuit son étroite collaboration avec le Français Vincent Lassalle.

Il lui a suffi d’accorder sa kora en sol mineur pour que la chanson vienne “toute seule”. Elle était en lui “depuis longtemps”, mais il n’avait pas voulu la commencer du vivant de Mandela. Si Djeli Moussa Condé a choisi de consacrer, sur son nouvel album, un morceau au leader historique de l’ANC devenu président de la Nation Arc-en-ciel et disparu fin 2014, c’est parce qu’il voit en cet homme “une référence pour nous tous”. Les paroles évoquent “son engagement pour la liberté, son courage, ce qu’il a fait”, précise le Guinéen. Il insiste sur “cette volonté de lutter pour la paix et la démocratie” et ajoute que, “dans la musique comme ailleurs, on doit se battre pour ça aujourd’hui”.

Très vite, il fait le lien avec “tout ce qui se passe en Afrique”. La vision de son continent n’a rien de théorique ni de fantasmée : elle est pragmatique, réaliste, basée sur son expérience, quand il démarre une carrière de griot traditionnel alors que s’achèvent les années 70. Il traverse les frontières, de la Mauritanie au Nigeria. “De village en village, en taxi brousse, en voiture, ou même en chameau”, raconte-t-il. L’usage veut que, dans chaque lieu où il arrive, il aille d’abord trouver le chef local, qui l’accueille et l’envoie ensuite auprès de l’organisation des jeunes garçons du village alors chargée de prendre soin de lui. Et quand il joue, tout le monde vient. “Je gagnais ma vie comme ça : on me donnait des bœufs, des moutons, de l’or…” sourit le quinquagénaire.
 
Rencontre avec la kora
 
Dans sa famille, depuis des générations, on s’accompagne du balafon, même si son père prend aussi le ngoni. Pas l’ombre d’une kora. Djeli Moussa la découvre au cours des neuf années qu’il passe en Gambie, son “pays d’accueil” qu’il chante aussi sur son nouveau CD intitulé Womama. De cette rencontre avec l’instrument aux 21 cordes, il garde un souvenir très fort : “Ça m’a déstabilisé dans mes études du Coran”, explique celui qui a été envoyé loin de chez lui auprès d’un marabout, dès l’âge de sept ans, puisqu’il ne voulait pas aller à l’école contrairement au reste de sa fratrie et souhaitait apprendre les textes fondateurs de l’Islam.
 

Son tuteur comprend aussitôt que le jeune homme vient d’être rattrapé par sa condition sociétale et demande à son propre griot d’assurer la formation musicale de son élève. Tandis qu’il suit ces enseignements auprès de son maître Lamine Sissoko et perpétue ainsi l’héritage culturel ancestral, Djeli Moussa a aussi les oreilles grandes ouvertes sur la musique diffusée en Gambie à cette époque : Bob Marley, James Brown, Salif Keita… Les traces sont toujours audibles : “Quand tu écoutes African Bond (sur l’album Womama, NDR), tu vas entendre ces voix des années 70 et la musique va aussi te faire reculer dans le passé”, assure-t-il.

 
Son passage par le prestigieux et célèbre ensemble Koteba, en Côte-d’Ivoire, lui fait prendre conscience qu’il peut exploiter autrement ses connaissances et dire ce qu’il ressent : “C’est à ce moment-là que je me suis lancé dans la composition. Je ne suis pas très fort en interprétation”, considère le Guinéen. Poussé par son compatriote Souleymane Koly, qui dirige la troupe emblématique, il signe quatre titres de l’opéra mandingue Waramba et collabore aussi avec le trio des Go de Koteba.
 
Un griot à Paris
 
D’autres horizons artistiques se dessinent. Le griot poursuit sa mue en s’installant à Paris, où il a l’occasion en 1992 de faire en trois jours un premier album, baptisé Nna. Pour les lendemains qui chantent, il faudra attendre même si les projets se succèdent et qu’on le voit régulièrement sur la scène afro-parisienne. Avec pudeur, il rappelle le temps pas si lointain où il était “à moitié dehors” et où on le laissait passer la nuit dans les cafés, une fois l’établissement fermé. Parfois, il n’était “pas très bien”, le moral plombé, comme ce jour où il a demandé à Vincent Lassalle, croisé avec son djembé à de nombreuses reprises, d’enregistrer quelques titres pour préparer un contrat en Martinique.
 
Le Français, dans la foulée, avec audace, lui a proposé de transformer l’essai en album, paru en 2012. L’initiative s’est avérée payante et, deux ans plus tard, la paire s’est remise au travail pour aboutir à Womama avec l’équipe de musiciens qui s’est constituée entre temps pour le live, ainsi que quelques invités. Dans cette relation, les rôles sont répartis et structurent le processus de création : “C’est Vincent qui sait où ça va. Moi, je chante. J’amène le refrain, les couplets mais c’est lui qui arrange, qui place les chœurs, les solos…”, affirme Djeli Moussa, ravi des bénéfices réciproques que produit une telle association.

Djeli Moussa Condé, Womama (Polychrone / Buda Musique / RFI Talents Editions) 2015
 
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