Africolor rend hommage à Victor Démé

Africolor rend hommage à Victor Démé
Patrick Kabré, festival Africolor, 2015 © E. Chabasseur

Pour célébrer la mémoire du chanteur Victor Démé, décédé en septembre dernier, le festival Africolor et le label Chapa Blues ont confié son répertoire à ses proches. Un hommage plein de promesses et d’émotion. Reportage.

Ce soir il devait être là pour présenter son troisième album Yafaké, sur la scène du théâtre du Garde-Chasse aux Lilas, en banlieue parisienne. Ce sont finalement ses proches, musiciens et amis, qui lui rendent hommage. Le Burkinabé Victor Démé a été emporté par une violente crise de paludisme fin septembre dernier dans sa ville de Bobo Dioulasso.

En 2008, à 46 ans, avec son premier album, Démé avait connu une reconnaissance inespérée, avec plus de 40.000 disques vendus. Il avait beaucoup joué en France, tourné dans de nombreux festivals et accueilli des musiciens français au Burkina, à Ouaga Jungle, le studio de son ami et producteur Camille Louvel. Fans, copains, croisés ici ou ailleurs, en festival ou sur les routes, sont venus nombreux : le théâtre est complet.
 
Vivant
 
"C’est une soirée d’espoir, nous sommes à la veille des premières élections libres du Burkina Faso depuis 1978 et les artistes programmés ce soir sont les promesses de ce pays. Alors ensemble, on va rendre un hommage vivant à Victor Démé", annonce Sébastien Lagrave, le directeur d’Africolor.
 

Sur la scène, plusieurs générations de musiciens burkinabè. D’abord celle des "anciens", comme l’excellent guitariste Issouf Diabaté, l’arrangeur et compagnon de route de Victor Démé. Ou bien le saxophoniste Moustapha Maïga, 73 ans, qui donne enfin son premier concert en Europe. C’est un pilier de la musique de Bobo Dioulasso et une "recommandation" de Démé à l’équipe de Chapa Blues, son label.

 
En début d’année, il avait décidé que ce cofondateur de l’orchestre Volta Jazz et moniteur d’auto-école retraité, ferait la première partie de son concert à Africolor. "Il est venu me voir et m’a dit : prépare-toi pour venir à Paris ! ", se rappelle Maïga, qui découvre finalement le froid hivernal sans lui.
 
Et puis, au chant, il y a trois jeunes voix à suivre. La révélation de la soirée, le jeune griot Salifou Diarra, le charismatique Patrick Kabré et Baba Commandant, le punk rugueux du Faso. "En plus de son talent, c’était une personne exceptionnelle qui avait le pouvoir de réunir, de tendre la main à tous, à toutes les générations. C’est la preuve d’une grande qualité", insiste Patrick Kabré.

Conseiller
 
Avant d’interpréter Djon Maya, Chérie ou Djarabi, Salifou Diarra prend d’immenses
inspirations pour dompter son émotion. Sa voix s’élève, sublime, aussi dépouillée et sincère que celle de son aîné. Après le spectacle, encore très ému, il se souvient de la première fois où il a entendu Victor Démé, qui chantait encore dans la rue à Bobo Dioulasso. "A l’époque, Démé était beaucoup détesté par les gens. Ils disaient que c’était un soulard", se rappelle-t-il. "Et pourtant, quelle voix ! Quand il chantait, tout le monde l’écoutait".
 

Reconnectés par Camille Louvel, à Ouagadougou, plusieurs années plus tard, Salifou Diarra l’accompagnera avec son frère Ali en studio et en tournée pendant des années. En septembre, il a perdu un tonton, un cousin à plaisanterie, un ancrage. "Un jour, je lui ai demandé que faire face aux disputes de mes parents, qui ne s’entendent pas. Lui m’a conseillé : quand tu vois qu’ils s’engueulent, mets-toi à chanter".

 
Inspiré par sa vie de griot et de couturier entre Bobo Dioulasso, Abidjan et Ouagadougou, Victor Démé chantait ce qu’il voyait, ce en quoi il croyait : la paix, l’amour, l’entente. "Ce qui m’inspire chez lui, c’est sa sincérité. Chaque mot qu’il mettait dans ses chansons, c’était du vécu, du ressenti. C’était quelque chose qui venait des tripes et chaque note était là où il le fallait. Tout simplement", précise Patrick Kabré.
 
Ambassadeur
 
Victor Démé chantait le pardon et la paix, surtout sur Yafaké, son troisième album sorti à titre posthume. Il est parti en pleine tentative de coup d’État, au moment où le Burkina Faso vivait l’une de ses plus grandes crises de son histoire contemporaine. "Beaucoup de gens auraient aimé venir à son enterrement, mais en cette période de troubles, les routes étaient bloquées et les frontières fermées", continue Patrick Kabré.
 
Deux grands concerts d’hommage auront lieu le 5 décembre à l’Institut français de Ouaga, le 12 décembre à Bobo Dioulasso. Comme ce soir, plusieurs générations célèbreront sa personnalité : "C’est un ambassadeur de la culture burkinabé. Avant lui, aucun chanteur burkinabé n’avait percé à l’international", rappelle le conteur KPG.
 

Grâce au succès inattendu du premier album de Démé, Chapa Blues, fondé en 2007 a pu poursuivre son exploration minutieuse des talents du Burkina. Sur la scène du théâtre du Garde-Chasse, David Commeillas, journaliste et co-fondateur du label a la voix qui tremble : "C’est une belle aventure qui se termine ce soir, mais elle ne se termine pas vraiment"... En rentrant au pays, Moustapha Maïga travaillera sur de nouvelles compositions et à n’en pas douter, les frères Diarra traceront leur route. Au Burkina Faso, il reste encore beaucoup de talents à faire éclore.

 
Victor Démé Yafaké (Chapa Blues Records) 2015
Site du festival Africolor
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