Henri Dikongué, le goût de la précision

Henri Dikongué, le goût de la précision
Henri Dikongué © Nicolas Eyidi

Rare sur le plan artistique, avec ses chansons à textes qui le situent dans la lignée de son compatriote Francis Bebey ou du Gabonais Pierre-Claver Akendengué, le chanteur camerounais Henri Dikongué cultive sa différence sur son cinquième album Diaspora, dix ans après le précédent. Entretien.

RFI Musique : Dans le livret qui accompagne et présente votre nouvel album, il est question d’une "nouvelle vision artistique". En quoi consiste-t-elle ?
Henri Dikongué :
Essayer de passer outre la mode, tout en allant dans le même sens que ce que j’ai toujours fait. Trouver des choses que les Africains – mais pas seulement eux ! – n’ont pas l’habitude d’écouter. J’ai beaucoup utilisé des musiciens qui font du rock alternatif, du rock dur, mais en l’associant avec les musiques traditionnelles. Je leur imposais souvent une manière de faire, et cette fois-ci, je les ai laissé agir. Je leur ai donné quelques idées pour avoir une orientation un peu New Orleans mélangée avec l’Afrique et un peu de classique. Pour réunir la samba, la rumba et la biguine dans un titre de trois minutes, il faut que ça puisse avoir une bonne assise, que l’on sente que je n’ai pas fait de collages.

Est-ce caractéristique de votre façon de faire ?
J’ai toujours composé comme ça. Je prends beaucoup de temps pour sortir mes albums parce que j’expérimente chaque chanson dans cinq versions différentes. Je vais commencer avec une version slow, puis une autre traditionnelle, bikutsi, rock… J’essaie de voir ce que ça donne. Si je me dis que l’intro ne doit pas durer plus de trois secondes, il faut qu’elle présente ce que j’ai envie de dire, qu’elle annonce la couleur tout de suite. C’est souvent très difficile. Il ne faut pas que ça s’enchaine comme si c’était un mélange de sonorités. Non, tout est bien précis. Souvent, je les laisse reposer pour des raisons toutes simples : d’abord j’aime la chanson. Mais quand je la chante trop, je la déteste. Alors, je la libère, je la mets de côté, et comme ça, j’avance !

Y a-t-il un titre de cet album qui a mis le reste du projet en route ?
L’artiste, dans lequel je présente la beauté d’une femme en disant que si j’étais Picasso, je peindrais un tableau, si j’étais Rimbaud, je prendrais mon stylo. On avait commencé à la jouer sur scène il y a déjà cinq ans, parce que j’essaie souvent un ou deux titres en concert pour voir ce que ça donne. J’avais aussi des titres en réserve, comme Souffrir d’aimer, que j’imaginais en trois langues : espagnol, portugais et français. En fin de compte, on l’a faite en créole et en français avec ma choriste Cathy Lenoir, qui travaille avec moi depuis longtemps. C’est une biguine à la fois moderne et à l’ancienne, qui reflète l’image de l’esclavage et celle de ces îles pures.

En 2012, le jeune Togolais Honoré Adabadji avait fait sensation avec une reprise de votre succès C’est la vie sur le plateau de Castel Live Opéra, une émission télévisée de découvertes de talents à laquelle il participait en Côte d’Ivoire. Comment avez-vous réagi ?
Je l'ai même eu au téléphone ! La vidéo avait fait le tour de toute l’Afrique. Les gens m’avaient appelé ou envoyé des messages sur ma page Facebook, en me demandant si j’avais vu ce qui se passait à la Star Ac’ d’Abidjan. Et comme le jeune m’avait déjà laissé un message aussi, j’ai pu le contacter. Il m’a expliqué qu’il était fan de moi et on a pu discuter longuement de la suite. Par exemple, en lui expliquant comment je pouvais l’aider à pratiquer le métier qu’il aime … C’est une chanson qui a plus de quinze ans et les jeunes arrivent à se l’approprier. D’ailleurs, la même chose s’est produite avec des rappeurs du Bénin. Tous m’expliquent qu’ils ont été bercés par cette musique que leurs parents leur faisaient écouter.
Quand vous discutez avec les artistes de cette génération, ont-ils le même regard sur la musique que celui que vous aviez à leur âge ?
Ils sont dans un autre monde. La réflexion n’est plus la même : nous, on essayait quand même de vendre du rêve, le changement. Mais eux, carrément, ils veulent que tout aille vite. Et puis le monde de la musique s’est transformé. Je leur conseille souvent d’être autonomes, car aujourd’hui, on peut travailler tout seul. A notre époque, il fallait trouver un producteur, un éditeur, un manager, tout un tas de personnes qui géraient. Maintenant, en un clic, on peut arriver à faire certaines choses, mais sans savoir si ce sera rentable ou écouté. Il y a une telle offre de musique que ça va très vite, on se lasse très vite. Il faut s’accrocher. Persévérer. Même avec un nom comme moi aujourd’hui, on n’arrive pas souvent à joindre les deux bouts.

Vos chansons font souvent penser au style du Gabonais Pierre-Claver Akendengué. Est-ce un lien pertinent ? Ce chanteur compte-t-il pour vous ?
Il compte beaucoup, parce que c’est le premier qui m’a écouté et qui a parlé de moi juste après la sortie de mon album alors qu’il ne me connaissait pas. Je me souviens des mots qu’il a utilisés : "Il a la même vision que celle que j’avais quand j’ai commencé. J’ai la chance qu’un jeune arrive pour me remplacer demain". Ça m’a donné un vrai coup de pouce. Toutes ses chansons, je les ai écoutées quand j’étais jeune. Je trouvais qu’il avait une bonne approche. Il y avait aussi le Congolais Franklin Boukaka qui avait une idée bien arrêtée de ce qu’il voulait. Ou encore Fela, du Nigeria, Hugh Masekela, d’Afrique du Sud. Mais celui qui m’a donné le plus envie de faire ce métier, c’est Charles Aznavour.

Henri Dikongué Diaspora (Buda Musique/Socadisc) 2016
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